Lulu, femme nue de Étienne Davodeau

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Lulu passe un entretien d’embauche après s’être occupée pendant seize ans de ses trois enfants. Son manque d’expérience et de confiance est rédhibitoire pour l’employeur potentiel. Déprimée, Lulu décide de ne pas rentrer chez elle le soir même. Elle dîne  avec une femme rencontrée dans l’hôtel où elle passe la nuit. Elle propose à Lulu de la déposer le lendemain sur la côte vendéenne. Lulu refuse puis change d’avis le lendemain matin. Une fois sur la côte, elle se promène, observe les gens et surtout décide de profiter de quelques jours de liberté loin de ses proches pour faire un point sur sa vie. L’errance de Lulu lui fera rencontrer de belles personnes comme Charles et ses frères, Marthe une vieille femme qui l’hébergera pendant quelques temps.

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J’avais absolument adoré le film de Sólveig Anspach tiré de la bande dessinée de Étienne Davodeau. J’ai retrouvé dans la bande dessinée des personnages originaux et attachants ainsi qu’un magnifique souffle de liberté. Lulu semble être happée par le vent du large, l’horizon immense de la mer. Au fur et à mesure de son errance, elle se libère de son quotidien morose et ankylosé. Elle apprend à écouter les autres, à les observer, à agir selon ses envies. Les conversations de ses amis, réunis pour tenter de comprendre sa fugue, montrent une femme éteinte, fatiguée et attestent de l’audace de son geste. Cette bande dessinée est pleine d’humanisme, de tendresse pour les personnages. Lulu y découvre que les petits riens peuvent produire de grandes histoires et qu’ils font parfois le sel de la vie. Une femme ordinaire de quarante ans qui s’évade pour se retrouver, qui n’a pas rêvé un jour de vivre une telle parenthèse enchantée loin du train-train de la vie ?

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Mon seul bémol par rapport à cette bande dessinée concerne la fin. Le film présentait une fin quelque peu différente qui me semble mieux souligner le changement de Lulu, sa capacité à se prendre à nouveau en main et signait son indépendance.

Cette bande dessinée démontre encore une fois l’humanisme de l’auteur qui sait être attentif et en empathie avec ses personnages. Une jolie ode à la liberté.

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Une lecture commune avec Noctenbule.

Une photo, quelques mots (177ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Il est fatigué Robert. Fatigué d’avoir passé sa vie à faire le clown. À 69 ans, il serait temps qu’il raccroche son nez rouge. Cela fait plus de cinquante ans qu’il se grime, se déguise pour aller bosser. Il est presque né dans le cirque des frères Étienne. Clown de père en fils ! Il a repris le flambeau. Avec son corps massif et courtaud, il ne risquait pas d’accompagner les voltiges aériennes de sa mère trapéziste.

Il a tout appris au côté de son père, l’assistant puis le remplaçant quand sa santé a commencé à flancher. Une crise cardiaque sur la piste, voilà comment son père avait fini. Les artistes de cirque rêvent souvent de disparaître sur scène, d’offrir leur dernier souffle au public. Robert ne voulait pas de cette mort sous les feux de la rampe. Il voulait s’arrêter avant, quitter le cirque pour découvrir la vie en dehors des deux spectacles par jour, des montages et démontages de chapiteau. Robert n’avait connu que cette vie de bohème, que ce monde certes rassurant mais clos sur lui-même. Non pas qu’il ait été malheureux mais la tentation de l’ailleurs l’a souvent démangé. À 69 ans, il était grand temps qu’il découvre ce que le monde avait à  donner à un vieux clown comme lui.

Encore une fois, Robert se maquille dans sa caravane. Beaucoup de rouge sur les joues, le nez, les lèves enduites de blanc, le chapeau trop petit vissé sur la tête et le gilet rigolo enfilé, Robert était prêt pour le spectacle de 17h. Son préféré, celui où il y avait le plus d’enfants. Il rentre dans l’arène, fait quelques pas, trébuche maladroitement. Le crépitement des rires emplit l’espace. Robert est heureux, son envie d’ailleurs à disparu.

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En un monde parfait de Laura Kasischke

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Jiselle est hôtesse de l’air et a plus de trente ans, elle est encore célibataire. Elle croise le chemin de Mark Dorn, le plus beau et le plus convoité des pilotes. Père de trois enfants et veuf depuis de nombreuses années, il n’était pas décidé à refaire sa vie jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de Jiselle. Il la demande en mariage rendant ainsi le sort de Jiselle enviable aux yeux des autres hôtesses de l’air. Mais Mark cherche avant tout une mère pour ses enfants. Jiselle doit donc arrêter de travailler et part vivre dans la maison de son mari au fin fond du Wisconsin. Elle est immédiatement en butte à l’hostilité et aux remarques désobligeantes de ses belles-filles. Jiselle n’était pas préparée à être mère et encore moins belle-mère. D’autant plus que son mari est très souvent absent et la laisse se débrouiller avec sa progéniture. L’existence de la famille va basculer, comme l’ensemble des États-Unis, lorsqu’une terrible épidémie de grippe va frapper le pays.

Laura Kasischke a l’art de plonger ses personnages dans des situations apocalyptiques. L’histoire de Jiselle semble commencer comme un conte de fées. Elle épouse le prince charmant et vit heureuse pour le restant de ses jours. Le prince charmant est en fait loin de répondre aux espérances de sa princesse en l’abandonnant sans cesse. Ajouter à ça une terrifiante épidémie qui décime le pays et le conte de fées de Jiselle vire au cauchemar le plus noir. La grippe transforme les États-Unis, pays tant convoité et copié, en ennemi pour le reste du monde. Les américains ne peuvent plus voyager ou rentrer chez eux, comme Mark coincé à Berlin au moment du début de l’épidémie. La société américaine vacille et c’est le chaos qui s’installe : « Les coupures d’électricité, les pénuries et la hantise de la grippe avaient apparemment incité une partie de la population à s’écarter de la moralité traditionnelle pour vivre l’instant. Toxicomanie et promiscuité sexuelle connaissaient, disait-on, une vague sans précédent parmi les jeunes. » On cherche des responsables, des boucs-émissaires et les idées les plus farfelues émergent de cette folie ambiante.

Tout l’intérêt et l’enjeu du roman est de voir comment Jiselle va réagir face à cette situation catastrophique, comment elle va s’adapter au retour à la vie primitive. Et comment Jiselle va réussir, malgré tout, à écrire son propre conte de fées et à s’affirmer comme femme. Son obstination à la douceur, à la gentillesse finira par faire surgir de la lumière dans ce tableau si sombre.

Laura Kasischke excelle à décrire le chaos, le monde qui se délite. « En un monde parfait » est un drôle de conte où la princesse trouvera de la force dans l’adversité. Toujours étrange, toujours originale, Laura Kasischke est décidément un immense écrivain.

Mauvais genre de Chloé Cruchaudet

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Louise Landy et Paul Grappe se rencontrent avant la 1ère Guerre Mondiale. A peine sont-ils mariés que Paul part pour le front. Subissant l’horreur de la vie dans les tranchées et voyant ses camarades périr, Paul décide d’échapper à la guerre en se tranchant l’index de la main droite. Une fois son doigt cicatrisé, il doit retourner au front. Impossible, inimaginable, Paul devient déserteur. Louise et Paul vivent alors dans une petite chambre avec le salaire de couturière de la première. Paul tourne en rond, s’ennuie, boit de plus en plus. Un soir, il essaie les vêtements de sa femme et sort dans la rue. Voilà la solution pour retourner dans le monde ! Louise va aider son mari à devenir Suzanne, à lui trouver un travail. Mais Paul va finir par se prendre au jeu et va être véritablement Suzanne : une femme libre, rayonnante et passant ses soirées au bois de Boulogne. La vie de couple entre Louise et Paul devient vite très compliquée.

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J’avais lu beaucoup de billets élogieux sur la bande-dessinée de Chloé Cruchaudet et le mien sera du même acabit. Le sujet est déjà passionnant et étonnant puisqu’il s’agit d’une véritable histoire. Paul a dû se cacher pendant dix ans avant que les déserteurs ne soient amnistiés. Quand on connaît la monstruosité de la 1ère Guerre Mondiale, on ne peut que comprendre son acte. A cet égard, il faut souligner la capacité de Chloé Cruchaudet à montrer l’horreur de la vie des soldats à travers les pages où Paul est au front mais également à travers les saisissantes images de ses cauchemars.

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Subtilement, l’auteur nous montre le basculement de Paul qui peu à peu devient totalement une femme. Ce sont de petits détails qui nous le signalent : Paul dort en nuisette, se rase les poils du torse, reste habillé en femme lorsqu’il est dans l’appartement. Et durant toutes ces années, Louise est restée avec lui, amoureuse malgré tout de son homme. Leur relation passe de la tendresse à la violence, on sait dès le départ que leur histoire va mal se terminer mais entre ces deux-là l’amour est passionné, fiévreux. Chloé Cruchaudet étudie avec finesse ses deux personnages et rend parfaitement compte de la complexité de leur relation.

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Enfin, il faut noter la beauté des dessins façon fusain, tout en nuance de gris et avec une utilisation particulièrement originale de la couleur (notamment le rouge signe de l’affirmation de la féminité).

« Mauvais genre » est une bande-dessinée particulièrement réussie de par la qualité de son intrigue et la beauté de ses dessins. A lire absolument !

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Une photo, quelques mots (176ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Je n’aurais pas dû venir ici. Pourtant, j’en ai rêvé pendant des mois de ce voyage, des mois à compulser les guides, regarder des photos pour m’en mettre plein les yeux, pour développer l’envie irrésistible d’y être et pour accélérer le temps.  J’y suis et pourtant je ne ressens rien. Comment ne suis-je pas saisie par la luxuriance de la végétation cambodgienne qui recouvre et dévore ces pierres plusieurs fois millénaires ? La capitale khmère, presque à l’abandon, érodée par le temps, la mousson, la végétation, s’étale majestueusement devant moi et je ne la vois pas.

Le safran étincelant de la tunique de ce jeune moine attire mon regard et me ramène quelques instants au présent. J’observe ses gestes, les mouvements d’un rituel incompréhensible à mes yeux d’occidentale. J’envie la sérénité que dégage son regard. Est-ce du détachement ? Réussit-il vraiment à être maître de ses émotions ?

Je vagabonde dans les allées d’Angkor, caresse des yeux les bas-reliefs de divinités bouddhistes, je prends quelques photos des temples pyramidaux dont la magnificence des reflets dans l’eau n’arrive pas à m’émerveiller.

Je n’arrive pas à être là. La douleur a anesthésié ma curiosité, a terni le monde autour de moi. C’était une mauvaise idée de venir malgré tout, de penser que l’éloignement apporterait l’oubli. Je ne vois que son absence. Le vide partout et en moi, le froid qui m’irradie.

Notre voyage de noces s’est transformé en voyage de deuil… celui de notre amour, de notre vie à deux. Lui compte bien se marier, l’année prochaine peut-être, quand le temps aura effacé ses premières fiançailles. Comme si un jour il sera moins cruel pour moi de les voir ensemble : mon fiancé et mon témoin, ma meilleure amie. Non, vraiment, ça n’était pas une bonne idée de venir ici.

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Le maître des illusions de Donna Tartt

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« Je suppose qu’il y a certain moment crucial dans la vie de chacun où le caractère est à jamais fixé ; pour moi, c’est ce premier automne que j’ai passé à Hampden. Il me reste tant de choses de cette époque, même aujourd’hui : mes goûts en matière de vêtements, de livres et même de cuisine – largement acquis, je dois le reconnaître, dans l’émulation adolescente de ma classe de grec – sont restés les mêmes au cours des années. » Malheureux en Californie et au sein de sa famille, Richard Papen part pour le Vermont où il doit poursuivre ses études à l’université Hampden. S’inscrivant à des cours classiques au départ, il est vite fasciné par le petit groupe d’étudiants du cours de grec. Un cercle très fermé uniquement formé par le professeur Julian Morrow et composé de seulement cinq personnes : Henry Winter, Bunny Corcoran, Francis Abertnathy et les jumeaux Camilla et Charles Macaulay. Après plusieurs demandes, Richard finit par intégrer le groupe et par partager le quotidien singulier de ces esthètes de la civilisation grecque. Richard ne tardera pas non plus à partager leurs secrets les plus sombres.

Donna Tartt se mesure ici à un genre classique de la littérature américaine : le campus novel. On suit dans « Le maître des illusions » le quotidien de ces six étudiants partagés entre étude pointue et beuveries répétées. Nos six férus de lettres classiques sont en fait loin de l’image que nous avons d’eux au début du livre. Le groupe est loin d’être modèle. Donna Tartt décline avec soin les personnalités de chaque personnage, les fouille jusqu’au tréfonds de leurs âmes. Ce que l’on y découvre n’est pas très beau à voir : orgueil démesuré, jalousie, perversité, violence, trahison, crime. Les personnages nous apparaissent petit à petit dans toute leur veulerie. C’est Richard qui nous raconte son histoire, nous entraîne dans ce qui restera des moments clef de sa vie, dans ce groupe protecteur/destructeur.

Donna Tartt a un sens indéniable de l’intrigue et de la psychologie des personnages. Néanmoins, je dois bien avouer être restée sur ma faim. La raison en revient à un titre et une quatrième de couverture mensongers. « Le maître des illusions » et le terme « manipulation » font espérer un retournement de situation étonnant, un personnage à la manière du héros de « Usual suspects ». J’attendais donc une manipulation du lecteur, de Richard, une révélation qui aurait bouleversé ce que j’avais lu précédemment. Rien n’est venu, Henry n’est pas aussi pervers que je l’espérais ! Il faut quand même souligner que le titre original  du roman est « Secret history », ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le titre français et est plus en adéquation avec l’intrigue. Le deuxième roman de Donna Tartt n’est pas pour moi un thriller mais plutôt un roman psychologique.

« Le maître des illusions » possède une intrigue maîtrisée, une galerie de personnages à la psychologie approfondie. Mais ne vous fiez pas au titre, il ne s’agit pas ici de manipulation ou de suspens mais bien de l’étude de six étudiants plongés dans une situation violente et sordide.

Une lecture commune avec MissLéo et Maggie.

Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

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« Nous sommes tous des féministes » est un texte court tiré d’une conférence de décembre 2012 pour un colloque sur l’Afrique. Chimamanda Ngozi Adichie aborde le thème du féminisme, sur les rapports homme/femme notamment au Nigeria d’où l’auteur est originaire. Si le texte n’apporte pas d’idées nouvelles au débat, il a pour effet de nous faire aussi réfléchir sur la situation de la femme en occident. « Trêve d’ironie, cela montre à quel point le terme féministe est chargé de connotations lourdes et négatives. » On constate que cela est bel et bien valable également en Europe où le féminisme est toujours synonyme de détestation des hommes, de futilité et de revendications hystériques.

Chimamanda Ngozi Adichie parle par exemple des femmes célibataires mal vues à partir d’un certain âge et ne pouvant pas sortir en toute indépendance au Nigeria. Certes la deuxième partie de la phrase n’est heureusement plus d’actualité en Europe. Mais il suffit d’écouter son entourage lorsque l’on est une femme célibataire de 35 ans et plus pour comprendre que la situation est toujours socialement problématique voire anormale.

Lire ce texte court de Chimamanda Ngozi Adichie permet de se rappeler le chemin parcouru par les générations de femmes qui nous précèdent. Nous avons acquis de l’indépendance, de l’assurance mais il reste des combats à mener (comme celui de l’égalité des salaires à poste égal). L’auteur souligne également bien l’importance de l’éducation dans cette question de l’égalité homme/femme.

La deuxième partie du livre est une nouvelle intitulée « Marieuses ». Chinaza Agatha Okafor a épousé au Nigeria, un homme qu’elle ne connait pas. Ses parents l’ont choisi pour elle, il est médecin et vit aux États-Unis. Il vient de New York pour se marier et ramener sa femme. Une fois chez lui, il demande à son épouse d’oublier ses origines en ne parlant que l’anglais et en adoptant les mœurs locales. Agatha sympathise avec la voisine de dessous qui lui ouvre des perspectives, lui donne des envies d’indépendance. Mais une découverte va bloquer les espoirs d’Agatha. J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui reprend le thème du féminisme  avec subtilité et intelligence. Le ton est plein de déception, d’espoirs trahis et s’achève sur un sentiment prononcé d’amertume. Une nouvelle qui donne envie de découvrir l’auteur.

Merci aux éditions Folio.

Bilan plan Orsec et films d’avril

IMG_1192 (2)Six livres lus durant le mois d’avril dont trois de ma PAL qui connaîtra une baisse grâce au mois anglais mais qui malheureusement sera contrebalancée par l’arrivée des paquets du swap so british d’Alice ! La lutte anti-PAL est un éternel recommencement !

Côté cinéma, c’est un très bon mois, des films de intéressants et de qualité :

Mes coups de cœur :

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Shaun le mouton voudrait offrir quelques jours de vacances à ses amis mais ce n’est pas du goût du fermier. Malicieux, notre quadrupède l’enferme dans une caravane. Malheureusement celle-ci se détache et entraîne la pauvre fermier jusqu’à la grande ville où Shaun et sa bande devront le retrouver. Un régal absolu que ce nouveau film des studios Aardman. Comme pour Wallace et Gromit, où le facétieux mouton était apparu pour la première fois, le film est bourré de gags, de trouvailles, de références (celle au « Silence des agneaux » est géniale). Tout est réussi, les décors comme les moutons, tout s’enchaîne avec rythme et fantaisie.

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 Franck (Olivier Gourmet) est gardien de nuit sur la parking d’un supermarché. Rapidement, on comprend qu’il n’a pas eu le choix. Virulent syndicaliste, il a eu beaucoup de mal à retrouver un boulot après son licenciement. C’est lors d’une de ses rondes que Franck remarque les aller et venues d’un 4×4. Pierre Jolivet réalise là un formidable thriller social. Le danger plane tout le long du film pour exploser dans les dernières scènes. Il y a beaucoup d’humanité dans la manière dont Jolivet filme ses personnages, il donne la parole à ceux qui ne l’ont jamais. Olivier Gourmet est à l’apogée de son art, aussi bon ici que chez les frères Dardenne.

Et sinon :

  • « L’astragale » de Brigitte Sy : J’ai évoqué il y a peu le formidable roman d’Albertine Sarrazin. Brigitte Sy en réalise une adaptation dans un très beau noir et blanc. L’ambiance du livre est parfaitement rendue et le film est servi par deux beaux acteurs : Leïla Bekhti tout en gouaille et en rébellion, Reda Kateb sobre et touchant. Un bel hommage rendu à l’incroyable destin d’Albertine Sarrazin.
  • « Le journal d’une femme de chambre » de Benoit Jacquot : Le réalisateur français adapte après Renoir et Bunuel le roman d’Octave Mirbeau. On y retrouve l’insolente Célestine qui vient de se faire embaucher chez de nouveaux maitres. Madame est une vraie plaie, toujours sur le dos de Célestine et monsieur espère pouvoir lutiner la nouvelle petite bonne. Et il y a Joseph, le jardinier renfrogné. Léa Seydoux est à la hauteur du rôle, fragile et réfractaire. Tous les seconds rôles sont également très bons. Un film qui m’a paru un peu trop classique pour éclipser celui de Bunuel.
  • « Tu dors Nicole » de Stéphane Lafleur : Pendant l’été dans la banlieue de Montréal, Nicole tue le temps avec indolence entre la piscine de ses parents, sa meilleure amie et le groupe rock de son frère. Un mois d’août comme suspendu où rien ne se passe vraiment. Toujours un peu à côté de la plaque, Nicole se cherche. Une jolie comédie sur la fin de l’âge adulte.

Le sang de l’hermine de Michèle Barrière

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Quentin du Mesnil est maître d’hôtel à la cour de François Ier avec qui il a grandi. Le jeune roi se permet de lui confier des missions de confiance comme celle qu’il lui donne en 1516 : il est chargé de ramener en France Léonard de Vinci. S’il le ramène, il aura alors les rênes du chantier de Chambord. Quentin prend donc le chemin de l’Italie pour ramener le vieil homme même si cela ne l’enchante guère. Mais le jeune Quentin veut enfin montrer à François Ier l’étendue de son talent et Chambord est une occasion trop belle pour la laisser passer. L’expédition en Italie va s’avérer semée d’embûches et de dangers. Léonard de Vinci est loin d’être un vieillard inoffensif. Il semble que durant sa carrière, il se soit fait de nombreux ennemis.

Une intrigue se déroulant en partie à la cour de François Ier et en partie en Italie à la recherche de Léonard de Vinci, comment pouvais-je résister à un tel roman ? Malheureusement, j’aurais sans doute mieux fait de m’abstenir. Le roman n’est pas désagréable à lire, l’histoire de vengeance autour de Léonard se tient mais plusieurs défauts m’ont rendu cette lecture pénible.

Le plus gros défaut à mes yeux est que Léonard de Vinci n’est pas crédible et je suis pointilleuse sur ce point. Tout d’abord, je rappelle que le peintre avait 64 ans en 1516 et il meurt trois ans plus tard au Clos Lucé. Je n’ai pas vécu à cette époque mais il me semble qu’un homme de 64 ans au XVIème siècle devait être passablement usé et fatigué. D’autant plus lorsque l’on s’appelle Léonard de Vinci et que l’on a eu une vie extrêmement bien remplie. Dans « Le sang de l’hermine », Léonard a une énergie débordante, de la force à revendre et il se défend vigoureusement face à ses adversaires. Le jeune Quentin a du mal à le suivre. Léonard tient également des propos anachroniques. Il s’extasie devant des fresques de Mantegna à Mantoue en disant qu’il s’agit de son chef-d’œuvre. Au XVIème siècle, les artistes n’étaient pas considérés comme tels. Ils étaient des artisans au service de grands princes, de l’Église, etc…Le terme de chef-d’œuvre me semble donc inapproprié dans la bouche de Léonard pour qualifier le travail de Mantegna.

Un autre problème est l’intrigue autour des origines de Quentin. Je sais que « Le sang de l’hermine » est le premier volet d’une série et que l’auteur a voulu appâter son lecteur. Mais l’histoire du verrier supposé détenir la vérité sur Quentin tombe comme un cheveu sur la soupe. La question des origines est posée très tardivement et de manière trop rapide pour véritablement intéresser. Je rajouterai enfin que Michèle Barrière a voulu trop nous montrer qu’elle avait fait des recherches historiques sur François Ier. Certains passages explicatifs sont longs et n’apportent rien.

« Le sang de l’hermine » partait sur une bonne idée mais l’intrigue et le personnage de Léonard de Vinci ne m’ont pas du tout convaincue.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

Une photo, quelques mots (174ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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 © Julien Ribot

A la fin d’une journée froide et humide, je me rendis chez mon luthier. De retour d’une tournée de trois mois avec l’orchestre dans lequel j’étais premier violon, mon instrument avait besoin des mains expertes d’Alain. Je fus fort surpris de ne pas être accueilli par lui en franchissant la porte de son atelier. Le nouveau propriétaire des lieux m’expliqua qu’il venait de racheter l’endroit et qu’il ne savait pas ce qu’il était advenu d’Alain. Je lui laissai mon violon et m’en retournai chez moi. Après quelques pas dans la rue, je fus rattrapé par Marc, l’un des apprentis d’Alain. C’est dans un café qu’il me raconta son histoire.

Fils, petit-fils de luthiers, Alain avait grandi dans la sciure de bois et la poussière de colophane. Habité par la passion familiale, il n’envisagea jamais de choisir une autre voie. Ses mains savaient d’instinct créer des volutes, sculpter des éclisses, vernir des tables d’harmonie. Les rabots, les ciseaux étaient le prolongement naturel de son corps. Il devint rapidement un luthier d’exception, reconnu par ses pairs et par les musiciens qui le sollicitaient. Mais cela n’était pas suffisant. Son orgueil ne pouvait s’en contenter, il cherchait la perfection. Une fois achevé, aucun violon ne semblait à la hauteur de son ambition. Inlassablement, ses mains sculptaient, ponçaient, assemblaient, vernissaient. Mais rien n’y faisait, sa quête d’absolue beauté était insatiable et devint obsessionnelle. Elle le dévorait, occupait entièrement son temps et son esprit. Plus qu’un but, elle devint le sens de sa vie.

Tout bascula il y a deux mois lorsqu’il reçut dans son atelier un célèbre violoniste de passage dans notre ville et dont l’instrument avait besoin de réglages. Pour qu’Alain comprenne le problème, il se mit à jouer. Au moment où l’archet entra en contact avec les cordes, Alain se figea. Les notes claires, vibrantes s’envolaient et emplissaient la boutique. Le son chaud de ce Stradivarius de 1710 était tout ce qu’il avait toujours cherché : une perfection absolue.

Alain refusa de se charger de ce violon, prétextant un excès de travail. Il s’enferma ensuite dans le fond de l’atelier. Il y resta toute la journée sans bouger, comme plongé dans une profonde torpeur. Je crois qu’il n’entendit même pas nos saluts à la fin de la journée. Le lendemain, nous découvrîmes un atelier vide, Alain n’était nulle part et il ne réapparut pas les jours suivants. Sur son établi, ses simples mots nous attendaient : « Je m’en vais. »

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