Le visage de pierre de William Gardner Smith

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Simeon Brown, journaliste afro-américain, a quitté Philadelphie pour s’installer à Paris. Las de subir le racisme ordinaire et la violence des blancs, il trouve la paix dans les rues du quartier latin. Il rencontre de nombreux américains exilés comme lui, il fréquente les terrasses des cafés, les clubs de jazz. Les français le considèrent comme un des leurs. La vie pourrait être idyllique pour Simeon mais il ne peut rapidement plus fermer les yeux sur ce qui l’entoure. Au début des années 60 à Paris, ce sont les algériens qui sont victimes du racisme et de la violence brutale de la police. Simeon se sent de plus en plus mal à l’aise. « Le printemps fut tardif, mais chaud et splendide. Néanmoins, la joie de vibre à Paris refluait pour Simeon ; la guerre d’Algérie faisait quelque chose de terrible à Paris et à la France. A mesure que les colonies africaines gagnaient leur indépendance et que l’empire français rétrécissait, une décomposition s’installait. Simeon le sentait partout autour de lui. »

« Le visage de pierre » a été commencé en 1961 à Paris et fut publié en 1963 aux États-Unis. Il aura fallu attendre 2021 pour qu’il soit traduit en français, ce qui montre à quel point la guerre d’Algérie reste un sujet délicat. William Gardner Smith était journaliste, comme son personnage, et cela se sent dans le dernier chapitre, extrêmement réaliste, qui décrit les massacres du 17 octobre 1961. La brutalité, la haine des unités de police dirigées par Papon (il est toujours bon de le rappeler) glacent le sang.

« Le visage de pierre » est celui des agresseurs, qui ont croisés la route de Simeon, aveuglés par le racisme, remplis de haine et dont le regard est fou. Des flash-backs nous racontent ce que signifie être noir aux États-Unis et ce que le personnage a fui. Mais ce que comprend Simeon, c’est que le visage de pierre existe partout. Dans son roman, William Gardner Smith décrit toutes les formes de racisme qui touchent les noirs, les algériens mais également l’antisémitisme. La détestation de l’autre n’est pas réservé à un peuple, une culture. Et finalement, « Le visage de pierre » est le récit d’un éveil politique, d’une prise de conscience morale.

Je ne peux que vous conseiller de lire « Le visage de pierre » pour mieux comprendre l’atmosphère qui régnait au début des années 60 à Paris et pour redécouvrir un épisode peu glorieux de notre histoire.

Traduction de Brice Matthieussent

Faire mouche de Vincent Almendros

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Pour le mariage de sa cousine Lucie, Laurent revient à Saint-Fourneau, un petit village de montagne où il n’a pas remis les pieds depuis longtemps. La famille Malèvre est assez réduite, il ne reste que la mère de Laurent et le père de Lucie. Ces deux-là partagent d’ailleurs le même toit. Les relations sont assez tendues depuis les morts accidentelles (ou pas) de la mère de Lucie et du père de Laurent. Ce dernier n’est pas venu seul à Saint-Fourneau, il est accompagné par une amie, Claire. Il la fait passer pour sa femme, Constance, auprès de ses proches. Le couple semble s’être gravement disputé, ce qui ne contribue pas à détendre l’atmosphère.

Je découvre Vincent Almendros avec « Faire mouche » et son univers avait vraiment tout pour me plaire. Dans ce roman, nous sommes chez Simenon, chez Chabrol avec une atmosphère trouble, ambigüe dans une petite ville de province en décrépitude. Dès le départ, un malaise insidieux s’installe. Cela tient à la froideur des relations entre les membres de la famille. Mais aussi aux rumeurs qui ont couru sur la mère de Laurent qui aurait empoisonné son mari et essayé de faire la même chose avec son fils. La mère devient une figure inquiétante, menaçante sans que l’on sache ce qui est véritablement advenu. Après tout, doit-on réellement croire ce que nous dit Laurent ? Il est aussi taiseux que le reste de la famille et son mensonge sur l’identité de Claire questionne.

Tout le talent de Vincent Almendros se trouve dans les non-dits, les double-sens. L’auteur s’applique à choisir avec une grande précision les termes qu’il emploie. Des thèmes sont développés tout au long du roman : la décomposition (les mouches, la charogne dans la forêt), la mort (l’oncle malade, les urnes funéraires du père et de la tante mises en évidence). Les protagonistes, l’intrigue et les mots eux-mêmes contribuent à l’inconfort du lecteur, à faire naître chez lui une certaine inquiétude.

« Faire mouche » est un roman noir parfaitement maîtrisé à l’ambiance et aux non-dits pesants. L’économie de moyen, les jeux sur les double-sens des mots m’ont enchantée. Un court roman à déguster avec un vin de noix !

Le festin de Margaret Kennedy

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1947, Cornouailles, le révérend Gerald Seddon vient passer quelques jours à St Sody chez son ami le révérend Samuel Bott. Balades, observation des oiseaux, parties d’échecs, voilà les activités qui ponctuaient habituellement les vacances des deux compères. Mais cette fois, le révérend Seddon trouve son ami fort préoccupé. Ce dernier doit en effet écrire une oraison funèbre. L’hôtel de Pendizack a été entièrement détruit après l’éboulement d’une falaise. Celle-ci avait été fragilisée par l’explosion d’une mine dans une crique. Des résidents de l’hôtel ont péri dans la catastrophe.

Quel grand plaisir de lire ce texte de Margaret Kennedy si singulier et intelligemment construit. Suite au prologue entre les deux révérends, le roman est un long flash-back qui revient sur les jours précédents le drame. La narration est déjà par ce fait originale mais Margaret Kennedy nous propose également différents modes narratifs : le journal de l’un des personnages, des notes dactylographiées du révérend Bott, différents points de vue développés dans le même chapitre (la messe du dimanche et le débat politique sont des bijoux, des moments de bravoure dans la construction narrative). A cela, s’ajoute le fait que « Le festin » est à la fois une comédie sociale, un roman à suspens (durant tout le livre, le lecteur se demandera qui va périr dans l’accident et Margaret Kennedy nous rappelle régulièrement l’épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus de ses personnages) et un conte moral. En effet, le thème des sept péchés capitaux a présidé à la rédaction du roman et ils se retrouvent dans le caractère des personnages.

La galerie de personnages est savoureuse et nous propose un large panel de la société anglaise : un Lord et sa famille, un couple brisé par la mort de leur enfant, un chanoine colérique et sa fille, une écrivaine bohême et son chauffeur, une veuve désagréable et ses trois filles, une femme de chambre bienveillante, une intendante envieuse et curieuse. Au fur et à mesure, certains personnages dévoilent des secrets, un côté sombre et vil. D’autres au contraire, se révéleront altruiste, courageux et plein d’espoir. Le choix de la période de l’après-guerre n’est pas un hasard : les difficultés matérielles sont de bons révélateurs de la nature humaine. Le gouvernement socialiste ne fait qu’exacerber les différences de classes sociales dans la population anglaise et a fortiori chez les résidents de l’hôtel de Pendizack.

« Le festin » est un roman aussi divertissant que profond dans son analyse de la nature humaine, qu’elle soit sombre ou lumineuse. Margaret Kennedy revisite le roman anglais avec talent, brio et une dose bienvenue d’ironie.

Traduction Denise Van Moppès

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette belle découverte.

Bilan livresque et cinéma de février

Février

Le programme du mois de février m’a offert beaucoup de découvertes avec des livres marquants comme « Une chambre au soleil » de John Braine, « Le visage de pierre » de William Garder Smith, « Les lanceurs de feu » de Jan Carson ou « American dirt » de Jeanine Cummins. J’ai enfin pu découvrir la plume de Margaret Kennedy avec « Le festin » et pour poursuivre ma découverte j’ai également « Tessa » dans ma pal. Février fut également l’occasion de retrouvailles avec ma chère Vita Sackville-West et une étrange novella, avec Laurine Roux et son formidable roman « L’autre moitié du monde » se déroulant dans les années 30 en Espagne, avec Carl Jonas Love Almqvist dont j’avais tant aimé « Sara ou l’émancipation » et avec la talentueuse Catherine Meurisse qui m’a emmené au Japon.

Deux films, qui forment un diptyque, se détachent très nettement parmi les films vus en février :

Au début des années 80, Julie est étudiante en cinéma à Londres. C’est lors d’une soirée, organisée chez elle, qu’elle fait la connaissance d’Anthony. Élégant, raffiné, cultivé, il séduit rapidement la jeune femme. Mais Anthony est également un homme extrêmement mystérieux. Un flou total entoure ses activités professionnelles comme son addiction à la drogue. Cette première histoire d’amour se révèlera toxique et douloureuse pour Julie.

Et c’est ce que nous raconte la première partie de « The souvenir ». La deuxième porte sur la volonté de Julie de faire un film sur son histoire avec Anthony et ainsi transcender sa souffrance. Ce geste cathartique, Joana Hogg n’a pas pu le faire lorsqu’elle était une jeune étudiante en cinéma, car son diptyque est autobiographique. Elle réussit aujourd’hui à le faire dans deux films éblouissants, virtuoses sur le fond et la forme. La mise en abîme de l’histoire d’amour dans le deuxième volet est passionnante puisque se reconstituent devant nous les évènements vus dans le premier. Le reflet est d’ailleurs l’un des motifs récurrents du film. L’écho avec la jeunesse de la réalisatrice se retrouve aussi dans le choix des actrices : Tilda Swinton est une amie de longue date de Joana Hogg et elle interprète la mère de Julie, jouée par sa propre fille Honor Swinton-Byrne. Les paysages de la campagne anglaise se répondent également d’un film à l’autre : dans le premier la voix off de Julie lit des lettres d’Anthony sur des images de paysages alors que dans le second la voix off disparait sur ces mêmes images.

La richesse stylistique de ce diptyque est extraordinaire. Les deux films ne peuvent se voir l’un sans l’autre, les deux se complètent, se répondent de manière inextricable. « The souvenir » nous montre la naissance d’une cinéaste, interroge les capacités cathartiques de l’art. Honor Swinton-Byrne joue le double de la cinéaste, elle est présente pendant quatre heures à l’écran et son talent fascine déjà. « The souvenir » est une grande œuvre, un tourbillon d’émotions, de réminiscences douloureuses, de trouvailles formelles, de détails  et il est emprunt d’une infinie délicatesse.

Et sinon :

  • « Mort sur le Nil » de Kenneth Branagh : Linnet Ridgeway tombe amoureuse du fiancé de sa meilleure amie, Jacqueline. Riche héritière, Linnet entraîne son nouveau mari dans un voyage en Égypte. Mais Jacqueline a la rancœur tenace et elle a décidé de gâcher l’idylle de ses anciens amis. Même lorsqu’ils décident de faire une croisière sur le Nil, l’amoureuse éconduite est présente. Rapidement, la situation tourne au drame lorsque Linnet est retrouvée morte dans sa cabine. Ce crime ne restera pas impuni puisque Hercule Poirot était également du voyage. Je ne peux résister à une adaptation d’Agatha Christie et il s’agit ici de la deuxième signée Kenneth Branagh. On peut regretter le choix du roman puisque « Mort sur le Nil » a déjà été adapté en 1978 par John Guillermin avec Peter Ustinov dans le rôle de notre cher détective. Le plaisir de cette nouvelle adaptation réside principalement dans le jeu des acteurs. Comme dans sa précédente adaptation, Kenneth Branagh a choisi un huis-clos avec de nombreux personnages, lui permettant de recruter une belle brochette d’acteurs qui semblent apprécier l’exercice. Même si le film reste plaisant à regarder, certaines choses m’ont fait grincer les dents : des scènes plus proches de « Dirty dancing » que d’Agatha, un abus de numérique pour les paysages, le fait qu’Hercule Poirot aurait souhaiter être fermier (très étonnamment, j’ai des difficultés à l’imaginer avec une bêche à la main !). On peut trouver la version de 1978 moins flamboyante, plus datée mais elle avait finalement plus de charme que celle-ci.
  • « La place d’une autre » d’Aurélia Georges : Promise à la pauvreté et la prostitution, Nélie trouve son salut en devenant infirmière durant la première guerre mondiale. Elle se retrouve à soigner des soldats dans un baraquement proche de la frontière allemande. Une nuit, une jeune femme, prénommée Rose, s’y réfugie. Un bombardement survient et Nélie trouve le corps sans vie de Rose. Celle-ci devait rejoindre une amie de son père décédé afin de devenir sa lectrice. Rose n’ayant jamais rencontré sa future patronne, Nélie décide de prendre sa place. Dans la série adaptation de romans anglais, je demande W. Wilkie Collins ! Le film d’Aurélia Georges est librement adapté de « Passion et repentir », excellent roman que je ne peux que vous conseiller.  Le scénario reprend les grandes lignes du livre même si la fin est différente et que certains éléments sont gommés. « La place d’une autre » est un film d’époque réussi dans l’élégance et la minutie de sa reconstitution. Le suspens cher à W. Wilkie Collins est bien présent. Nélie, qui se fond si bien dans ce milieu tant envié, sera-t-elle démasquée ? Tout l’intérêt étant qu’elle créé une relation forte et sincère avec son employeuse et qu’elle s’avère moralement à la hauteur de son nouveau milieu social. Le duo d’actrices, Sabine Azéma et Lyna Khoudri, est vraiment bien choisi et très plaisant à regarder évoluer. De facture très classique, sans esbroufe, « La place d’une autre » est un film qui remplit parfaitement son contrat et se regarde avec plaisir.
  • « Vous ne désirez que moi » de Claire Simon : En octobre 1982, Yann Andréa, le compagnon de Marguerite Duras, a demandé à son amie journaliste, Michèle Manceaux, de recueillir ses confidences sur cette relation hors-normes. Il raconte le terrassement ressenti à la lecture des « Petits chevaux de Tarquinia », l’admiration qui naît ce jour-là. Étudiant en philosophie, il ne lira plus dorénavant que Marguerite Duras. Il la rencontre lors d’une projection cinématographique, lui écrit de nombreuses lettres durant des années. Un jour, elle lui répond et l’invite en Normandie. Débute ainsi une relation amoureuse passionnée et destructrice pour le jeune homme. C’est ce qui frappe le plus en voyant le film, Duras est un despote qui décide, impose tout à Yann. Elle souhaite le formater, annihiler l’ancien Yann et notamment son homosexualité. Il en souffre et s’y complet également. « Vous ne désirez que moi » est un pari fou, un film quasiment statique qui ne repose que sur la parole. Le dispositif est simple, la journaliste vient dans la maison de Duras à Neauphle, enregistre Yann, le reprend, l’aide à formuler ce qu’il ressent. Quelques images documentaires, quelques flashbacks viennent enrichir cette conversation filmée avec une douceur infinie par Claire Simon. Deux acteurs formidables incarnent Michèle et Yann : Emmanuelle Devos, discrète et empathique, Swann Arlaud, extraordinaire de fragilité, habité totalement par son personnage. « Vous ne désirez que moi » est un film aussi étonnant que la relation amoureuse qu’il raconte, les mots de Yann Andréa, dits par Swann Arlaud, captivent et émeuvent.
  • « Un autre monde » de Stéphane Brizé : Philippe Lemesle est directeur d’une usine d’électroménager. Le groupe auquel appartient son usine, annonce à ses différents directeurs régionaux qu’ils doivent licencier 10% de leurs effectifs pour rassurer les actionnaires. Philippe commence à y réfléchir, à chercher les personnes les moins indispensables dans les ateliers. Mais son monde personnel bascule : sa femme demande le divorce et leur fils fait un burn out dans son école de commerce. Les certitudes de Philippe vacillent et avec elles, sa loyauté au groupe pour lequel il travaille. Il tente de trouver une solution alternative aux licenciements. Stéphane Brizé continue à explorer le monde du travail avec son dernier film. Après « La loi du marché » où un homme au chômage se bat pour ne pas tomber dans la précarité, après « En guerre » où un syndicaliste essayait d’empêcher la fermeture de son usine, « Un autre monde » nous montre un cadre sous pression, sommé par sa hiérarchie de mettre au chômage une partie de son équipe. Ces trois films forment une trilogie par la simple présence de Vincent Lindon qui incarne les différents visages du monde du travail écrasé par le libéralisme. Comme toujours chez Stéphane Brizé, le film sonne juste et souligne l’absurdité, la violence de ce monde globalisé. Des entreprises sous pressions perpétuellement et des cadres qui doivent opérer des choix impossibles et risquent eux-mêmes leur poste s’ils osent se rebeller. Un constat encore une fois glaçant.
  • « Les jeunes amants » de Carine Tardieu : Pierre est un médecin quadragénaire, marié et père de deux enfants. Lors d’une escapade à la campagne avec un ami, il croise la route d’une femme rencontrée des années plus tôt à l’hôpital. Shauna a plus de 70 ans, elle est solitaire et a fait une croix sur les plaisirs de la vie. Mais une attirance nait entre eux. Une relation qui s’avère difficile en raison de leur différence d’âge, de la situation maritale de Pierre et de leurs domiciliations différentes. Shauna rejette ses sentiments alors que Pierre s’y accroche. L’histoire de ce film est extrêmement émouvante. L’idée de départ vient de la regrettée Solveig Anspach qui souhaitait raconter la dernière histoire d’amour de sa mère. Malheureusement disparue avant de pouvoir faire aboutir son projet, elle avait fait promettre à ses amis de le mener à bien. C’est ainsi que Carine Tardieu a réalisé ce beau et délicat film. « Les jeunes amants » sait sans cesse déjouer la comédie sentimentale en nous proposant des personnages complexes, dont la psychologie se dévoile subtilement. Se rajoute à cela, la maladie de Shauna qui s’invite par petites touches et bouleverse cette possible dernière histoire d’amour. Les acteurs sont au diapason de ce récit plein de nuances : Melvil Poupaud et Fanny Ardant si fragiles et bouleversants, mais aussi Cécile de France et Florence Loiret-Caille qui par sa seule présence rend hommage à Solveig Anspach. « Les jeunes amants » est une réussite, un film subtile et délicat.

Nowhere girl de Magali Le Huche

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Pour Magali, c’est un grand jour : elle fait sa rentrée en 6ème. Un peu intimidée par ce nouvel environnement, elle est ravie d’y retrouver sa meilleure amie. Elle a également la chance d’avoir en français, la professeure préférée de sa grande sœur qui est maintenant au lycée. Tout commençait bien pour Magali mais progressivement, sa scolarité va se transformer en véritable calvaire. On lui diagnostique alors une phobie scolaire. Pour se sortir de ce cauchemar, Magali va se réfugier dans la musique des Beatles.

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« Nowhere girl » est le premier album pour adultes dessiné et scénarisé par Magali Le Huche. Le récit est autobiographique, l’auteure décrit ce moment extrêmement douloureux où elle paniquait à l’idée de prendre le chemin de l’école. Elle pensait être une élève comme une autre, une élève appliquée qui cherchait à être appréciée par ses enseignants. La pression du collège (et notamment de l’horrible prof de français) aura raison de sa bonne volonté. S’ajoute à ce problème, une difficulté à grandir, à accepter les changements de son corps. Et la solution de Magali est de s’accrocher désespérément aux Beatles ! Sa passion, incompréhensible pour ses camarades puisque nous sommes dans les années 90, devient une obsession. Mais « Nowhere girl » n’est pas un récit triste ou déprimant puisqu’il s’agit également celui de la naissance d’une vocation. L’interruption de sa scolarité aura permis à Magali Le Huche de s’inscrire dans un collège avec spécialité Arts Appliqués où elle pourra enfin s’exprimer.

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Au-delà de l’histoire, j’ai également beaucoup apprécié l’inventivité graphique de Magali Le Huche. La vie réelle de l’héroïne se décline en peu de couleurs : noir, blanc, rose et le blond de ses cheveux. Lorsqu’elle plonge dans l’univers des Beatles, c’est une explosion de couleurs, un foisonnement de trouvailles merveilleuses.

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« Nowhere girl » est un récit touchant mais il est également emprunt de beaucoup d’humour, de recul sur soi et son graphisme original et coloré m’a enchantée.

Une chambre au soleil de John Braine

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« Nul rêve n’était possible à Dufton où la neige semblait noircir avant même de toucher le sol. Là-bas, Noël paraissait toujours un peu honteux de lui-même, comme s’il avait trop conscience de n’être qu’un gaspillage d’argent. Tout simplement, Dufton et la gaieté n’allaient pas ensemble. » C’est cette ville que Joe Lampton veut fuir à tout prix. Il part s’installer à Warley, une ville plus prospère, où il compte réussir. Comptable, il est embauché à l’Hôtel de ville. Par le biais de ses logeurs, il intègre la troupe de théâtre des Thespians et y fait de nombreuses rencontres notamment féminines. Son intérêt se porte rapidement sur Susan qui appartient à un milieu social élevé. Un bon argument pour notre jeune héros ambitieux et envieux des richesses des autres.

Les éditions du Typhon continuent à nous faire découvrir le mouvement littéraire des angry young men qui écrivirent dans les années 50-60 en Angleterre. Le livre de John Braine fut d’ailleurs adapté au cinéma en 1959 par Jack Clayton et il valut le prix d’interprétation à Cannes et l’oscar de la meilleure actrice à Simone Signoret. L’auteur disait s’être inspiré de « Bel ami » pour écrire « Une chambre au soleil ». Et effectivement, le roman est le récit d’une ascension sociale. Joe rejette son milieu (son père était ouvrier), sa ville d’origine. Il ne rêve que de luxe, de confort, d’un statut imposant. Il compte sur son charme et ses compétences professionnelles pour y parvenir. Mais Joe va rapidement réaliser que la guerre n’a rien changé à la hiérarchie des classes sociales, l’ancien monde est toujours là et Joe subira la condescendance et le paternalisme de ceux qui ont le pouvoir et l’argent.

Ce qui rend « Une chambre au soleil » passionnant, c’est la psychologie de Joe Lampton. Certes, il est prêt à tout pour réussir mais la culpabilité l’habite sans cesse. Son conflit intérieur est au cœur du roman et c’est ce qui humanise Joe. Il veut pénétrer le monde des puissants mais il craint de devenir aussi cynique qu’eux. La lucidité de Joe lui permet de ne jamais être dupe. Mais cette mutation sociale aura un goût extrêmement amer, le prix à payer pour changer de vie sera plus lourd que ce que notre héros imaginait.

« Une chambre au soleil » est un roman très cruel, rageur et politique dans son constat sans concession de la société anglaise d’après-guerre. Merci aux éditions du Typhon de nous permettre de découvrir cette pépite de la littérature anglaise.

Traduction Sarah Londin

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Triste boomer d’Isabelle Flaten

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John est nouvellement retraité et le vit mal. Ancien star-uper, ancien workaholic, il déprime et s’ennuie dans son grand appartement parisien. Il passe beaucoup de temps sur son ordinateur, John, et c’est ainsi qu’il se met à chercher des nouvelles de ses ex. L’une d’elles titille tout particulièrement sa curiosité : Salomé. John découvre qu’elle a fait son chemin dans la vie. Salomé est devenue duchesse et vit dans un château. Magie d’internet, il est si simple de reprendre contact, mais le message de John obtiendra-t-il une réponse ?

Isabelle Flaten nous entraine dans un conte de fée romantique mais surtout ironique. Elle se moque gentiment de nos deux tourtereaux sur le retour : John qui est incapable de rester tranquille et imagine un nouveau projet par seconde, Salomé, transfuge de classe qui n’est plus si à l’aise dans son vaste domaine. A travers leurs retrouvailles, Isabelle Flaten traite de thèmes d’actualité : le rapport au travail, la réussite sociale, la vie en communauté sur un mode écolo, le grand âge. Sous la légèreté de l’intrigue, l’autrice souligne les excès, les stupidités de notre époque.

Ce qui fait le charme de « Triste boomer » est l’originalité de la narration. Ce ne sont pas John et Salomé qui nous content leur histoire mais l’ordinateur du premier et le portrait d’un ancêtre du mari de la seconde. Se rajoutent à ces deux objets, deux voisines de John qui cancanent et l’espionnent sans vergogne. Ces trouvailles narratives fonctionnent à merveille et donnent un ensemble des plus amusants.

Me voilà à nouveau séduite par un texte d’Isabelle Flaten, « Triste boomer » est un roman vif, enlevé, drôle et un brin mélancolique.

L’autre moitié du monde de Laurine Roux

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Espagne, années 30, la jeune Toya vit dans le delta de l’Ebre où ses parents s’épuisent à travailler pour la Marquise et sa famille. Le père travaille dans les rizières avec de nombreux paysans, corvéables et punissables à merci. La mère est cuisinière, son sort pourrait paraitre plus enviable si le fils de la Marquise ne la considérait pas comme sa chose. Mais la colère gronde et elle gagne de plus en plus de régions espagnoles. Toya entend des conversations, suit les paysans qui se réunissent la nuit autour d’Horacio, l’instituteur. La lutte anarchiste est en marche pour libérer les paysans du joug de leurs maîtres. Le combat sera sanglant, la vie de Toya en sera à jamais bouleversée.

Le troisième roman de Laurine Roux m’a totalement transportée grâce à son ampleur, son souffle romanesque. Encore une fois, son remarquable talent de conteuse se met au service de personnages attachants et incarnés. C’est tout particulièrement le cas avec les femmes du roman. Toya traverse un moment charnière de sa vie et de l’Histoire de son pays, elle sera à jamais habitée par les fantômes de ceux partis trop tôt. Et il y a également sa mère, Pilar, extraordinaire cuisinière dont l’infinie tendresse sera mise à mal par la brutalité des hommes. La révolution sociale comme la montée en puissance de Franco viennent fracasser la destinée des personnages du roman pour lesquels on tremble durant la lecture.

La nature reste au cœur du travail de Laurine Roux. La terre est bien évidemment essentielle pour les paysans qui la cultivent. Elle ne leur appartient pas et elle sera à l’origine de leur combat. Le delta est toujours présent, il accompagne, il entoure les protagonistes. Les descriptions précises et délicates de l’autrice donnent de l’épaisseur aux paysages qui ne sont pas un simple décor. « Luz se met en route au plus fort de la chaleur. Le ventre des nuages pendouille à crever. Elle passe devant des baraques aux volets cloués, des pergolas tordues par la végétation ; la poussière danse derrière la roue de son vélo. Petit à petit, les contours de la colline se précisent, on dirait que les plantes l’appellent – rejetons de broussailles, gourmands d’agrumes. » Entre la nature et la cuisine de Pilar, Laurine Roux nous entraine dans un univers de sensations, d’odeurs, de lumière.

Avec une plume fluide et vibrante, Laurine Roux nous conte la destinée de Toya, de sa jeunesse à sa vieillesse aux bords des rizières du delta de l’Ebre. L’intime et le politique s’entrecroisent pour nous offrir un roman fort et terriblement émouvant.

Le pain perdu d’Edith Bruck

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« Il y a très très longtemps, il était une fois une petite fille qui, au soleil du printemps, avec ses petites tresses blondes virevoltantes, courait les pieds nus dans la poussière tiède. » Cette enfant pleine de vie, c’est Edith Bruck qui livre, à 90 ans, un témoignage saisissant avant que sa mémoire ne lui fasse défaut. Le livre débute comme un conte, une fable car ce passé heureux semble irréel et trop lointain. Edith Bruck a grandi dans le village hongrois de Tiszabercel. En avril 1944, alors qu’elle a 13 ans, les gendarmes raflent tous les juifs du village. Edith fut déportée à Auschwitz avec l’une de ses sœurs puis dans d’autres camps avant d’être libérée en avril 1945.

Ce qui est particulièrement intéressant dans « Le pain perdu », c’est le récit de la vie d’Edith et de sa sœur après les camps. L’autrice nous décrit les difficultés qu’elle a éprouvé à trouver sa place dans le monde des vivants. Le retour dans son village natal est calamiteux, son séjour en Tchécoslovaquie est un échec. Personne ne veut voir les rescapés. Edith décide alors de rejoindre sa sœur partie s’installer en Israël. Mais là non plus, elle ne se sent pas à sa place. La terre promise, tant rêvée par sa mère, se révélera bien âpre. La désillusion est de taille et Edith Bruck décide de quitter le pays en intégrant une troupe de cabaret. C’est grâce à cela qu’elle trouve enfin le pays qui l’accueillera et où elle réside toujours : l’Italie.

Le témoignage d’Edith Bruck est aussi tragique qu’emprunt d’une vitalité extraordinaire. Écrit de manière directe, sans pathos, ce texte montre la trajectoire d’une femme qui refuse de se laisser dicter sa vie, refuse toute forme d’autorité et fait fi des difficultés, des obstacle qui se dressent devant elle après sa libération. « Le pain perdu » se clôt sur une lettre à Dieu absolument bouleversante : « (…) pitié oui, envers  n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre et c’est ce dont je Te remercie, dans la Bible Hashem, dans la prière Adonai, et dans la vie de tous les jours, Dieu. »

Traduction René de Ceccatty

Felis Silvestris d’Anouk Lejczyk

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Felis a tout quitté pour s’installer dans une forêt qui est menacée de destruction par la Firme. Elle a laissé derrière elle une famille, inquiète, et son nom de naissance. Elle ne donne aucune nouvelle à ses proches et vit en communauté au cœur de la forêt. Sa sœur tente de comprendre Félis, jeune femme fragile et perpétuellement en révolte. « Être la même chaque jour : tu ne pouvais pas. Être celle qu’on attendait que tu sois : tu ne voulais pas. Te satisfaire de cette vie-là : impossible ! Plus rien ne te guidait hormis tes voix, trop nombreuses pour être d’accord, trop imprévisibles pour être domptées. Alors tu suivais celle qui parlait le plus fort, à tort ou à raison. Ton corps devenait une maison ambulante, des pilotis à la place des pieds. »

« Felis Silvestris » est le premier roman d’Anouk Lejczyk et il prend la forme d’un long monologue, celui de la sœur de Felis. Elle s’adresse à l’absente, tente de faire le lien entre celle-ci et leurs parents séparés. Felis, élément perturbateur de la tranquillité  familiale, a laissé un vide immense et douloureux en partant. Le monologue de la sœur tente de combler ce trou noir qu’est l’absence. Et pour ce faire, elle imagine la vie que mène Felis dans la forêt, les gens qu’elle côtoie. Elle parle également de sa vie dans un petit appartement, ses choix, ses questionnements sur son avenir, son enfance. Elle-même semble sur le départ. Les parents pallient l’absence de façon différente : la mère s’inquiète des conditions de vie de Felis, se documente sur les forêts, le père fait des recherches sur la maladie de Lyme qu’il est sûr que Felis va attraper. Les trois personnages sont figés dans leur solitude, leur tentative de compréhension en attendant un signe, un retour de Felis. Le texte d’Anouk Lejczyk est mélancolique, sensible. Il est ponctué par une question : « Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ? » à laquelle la narratrice apporte une réponse différente à chaque fois, essayant ainsi d’expliciter le parcours de Felis.

« Felis Silvestris » est un beau premier roman qui nous plonge au cœur d’une famille déchirée et de la blessure béante créée par l’absence de Felis.