Bilan livresque et cinéma de septembre

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La vie reprend son cours normal et automatiquement mon nombre de lectures est en baisse… La moisson de livres est mince mais de qualité avec un gros coup de cœur pour le dernier roman de Tanguy Viel « La fille qu’on appelle ». Vous avez déjà pu lire mes avis sur le très intrigant premier roman de Kate Reed Petty « True story » et sur  « Un hiver sans fin » un joli roman jeunesse de Kiran Millwood Hargrave. Je vous reparle très vite du formidable et grinçant nouveau roman de Lionel Shriver, du trépidant « La rivière » de Peter Heller et du bouleversant premier roman de Douglas Stuart « Shuggie Bain ».

Petit mois également côté du cinéma (je me demande bien ce que j’ai fait durant ce mois de septembre…) avec seulement cinq films mais j’ai quand même eu un coup de cœur pour le dernier film de Mathieu Amalric :

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A l’aube, Clarisse quitte sa maison sur la pointe des pieds. Elle tente de ne pas réveiller son mari et ses deux enfants. Elle met le cap vers la mer dans sa vieille voiture américaine. Une fuite, loin du quotidien, qui se prolonge pendant que sa petite famille continue à vivre sans elle.

Cette échappée de Clarisse sonne faux rapidement aux yeux du spectateur et lentement le film nous révèlera la vérité. Le présent de Clarisse se mêle à ses rêves. Loin de sa famille, elle imagine leur vie, comment ils vivent, grandissent sans elle. Il y a aussi des images du passé : la rencontre de Clarisse avec son mari par exemple. Mathieu Amalric entrelace les temporalités, le réel et l’imaginaire pour mieux nous signifier l’état d’esprit de Clarisse. Au fil du récit, son désespoir transperce l’écran, Clarisse est une femme au bord d’un précipice sans fond. Son voyage la mène, et nous avec, vers une douleur infinie. La manière dont Mathieu Amalric raconte l’histoire de Clarisse est brillante, pleine de délicatesse et nous bouleverse à l’instar de Vicky Krieps qui incarne le personnage principal. Lumineuse, bouleversante, frondeuse, au bord de la folie, elle habite son personnage et donne toute sa force au film.

Et sinon :

  • « Chers camarades » d’Andreï Kontchalovski : Lioudmila est une fonctionnaire zélée du régime communiste. Elle réside dans la petite ville de Novotcherkassk avec son père, un vieux cosaque, et sa fille de 17 ans. Sous Khrouchtchev, les prix de la nourriture ne cesse d’augmenter et la colère gronde. Les ouvriers de l’usine de locomotives se mettent en grève et se regroupent pour manifester. La réponse du gouvernement soviétique sera sanglante. Andreï Kontchalovski s’est inspiré de faits réels pour son nouveau film qui eurent lieu en 1962 : pour la première fois des ouvriers manifestaient contre le pouvoir de Moscou. Le KGB tira sur la foule et les corps furent enterrés à la va-vite pour étouffer l’affaire. Le film nous montre la prise de conscience de Lioudmila et son monde qui s’effondre face à la violence. Sa fille fait partie des manifestants et sa mère, rongée par l’angoisse, sillonne la ville à sa recherche. L’humanité de Lioudmila fissure ses convictions profondes, la communisme implacable se transforme sous nos yeux. Intense, frappant, le film d’Andreï Kontchalovski est le portrait beau et sensible d’une femme qui vacille.
  • « La troisième guerre » de Giovanni Aloi : Léo est un jeune soldat qui fait partie de l’opération sentinelle. Il arpente les rues de Paris avec Hicham et leur sergente. Vigilants, il cherche tout ce qui peut paraître suspect. Ils sont supposés protéger la France de toute menace terroriste mais leur mission s’arrête là. Lorsqu’une jeune femme se fait malmener ou qu’une autre se fait voler son portefeuille devant eux, ils ne doivent pas intervenir. Entre impuissance et absurdité, leur situation questionne. « La troisième guerre », qui est celle contre le terrorisme, est le premier long-métrage de Giovanni Aloi qui réussit à créer une atmosphère intrigante et pesante. Léo, issu d’une famille dysfonctionnelle, a trouvé dans l’armée une stabilité, une famille d’adoption où il se sent à sa place. Dans le même temps, la tension et l’ennui des patrouilles finissent par perturber le jeune homme. Je vais reprendre une comparaison très juste entendue au Masque et la plume, l’ambiance du film est proche du « Désert des tartares », l’attente d’un évènement est au centre des patrouilles. Le réalisateur montre aussi, par le biais de sa sergente, la difficulté pour les femmes à être militaire. Il faut saluer le trio d’acteurs principaux : Anthony Bajon, remarquable, Karim Leklou et Leïla Bekhti.
  • « L’origine du monde » de Laurent Lafitte : Jean-Louis est avocat, il vit très bourgeoisement avec sa femme. Mais son enthousiasme semble s’émousser, il n’est plus motivé par son travail et son couple bat de l’aile. Et soudainement, son cœur cesse de battre alors qu’il semble toujours être en vie. Incompréhensible et irrationnel…Un coach de vie lui conseille alors de retrouver la source de sa vie. En clair, pour ne pas mourir totalement, il doit prendre une photo du sexe de sa mère. J’avais beaucoup aimé le seul et unique spectacle de Laurent Lafitte qui était particulièrement drôle et irrévérencieux. J’espérais retrouver le même ton dans son premier long métrage. Même si certains moments sont cocasses, le film tombe plutôt à plat. Pas de franches rigolades malheureusement, l’idée de départ était plaisante et prometteuse pourtant. Je n’ai rien à reprocher aux acteurs qui jouent très bien leur partition. Tout cela est fort tiède et finalement peu provocateur. Peut mieux faire !
  • « L’affaire collective » de Alexander Nanau : En octobre 2015, une boîte de nuit prend feu à Bucarest tuant 27 personnes. Suite à ce drame, 37 autres, présentes ce soir-là, décèdent à l’hôpital. Mais ce ne sont pas leurs blessures qui les tuèrent, tous contractèrent des maladies nosocomiales. Mal équipés et surtout mal gérés, les hôpitaux roumains sont dans un état pitoyable et sont gangrénés par la corruption. Un scandale sanitaire qui va être révélé par des journalistes de la Gazeta Sporturilor (un quotidien sportif donc…). Le documentaire d’Alexander Nanau est aussi palpitant que « Les hommes du président ». Il nous montre les rebondissements, les révélations, les difficultés rencontrées par les journalistes à mettre au jour un système totalement corrompu. Ce qui est également très intéressant, c’est que le réalisateur suit en parallèle l’arrivée et le travail du tout nouveau ministre de la santé Vlad Voiculescu qui tente de remettre sur pied le système de santé. Le constat du documentaire est terrible et glaçant malgré les efforts louables et le courage du ministre. Seuls moments d’espoir : le combat d’une rescapée, gravement brûlée, à se réapproprier son corps notamment à travers une série de photos magnifiques.

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel

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Laura fait une déposition au commissariat, elle explique ce qui lui est arrivée depuis qu’elle a choisi de revenir vivre dans la ville de son enfance. Adolescente, une carrière de mannequin s’était offerte à elle mais cette opportunité s’est peu à peu éteintela  au gré des photos de plus en plus dénudées. C’est auprès de son père, Max, que Laura a souhaité revenir. Lui, l’ancien boxeur aujourd’hui devenu chauffeur du maire, va essayer d’aider sa fille et ce faisant il va la mettre en difficulté. Max demande au maire, Quentin Le Bars, s’il pourrait intervenir pour que sa fille ait un logement.

Depuis vingt ans et la parution de « L’absolue perfection du crime », je me délecte de chaque roman de Tanguy Viel. Cette fois encore, je n’ai pas été déçue et j’ai retrouvé ce qui me plaît énormément chez lui. « La fille qu’on appelle » est un roman noir social qui aborde le thème de l’emprise, de domination, du rapport de force entre classes sociales. Comme le dit Laura, dans un monde normal (« Un monde où chacun reste à sa place. »), elle n’aurait jamais dû croiser la route de Quentin Le Bars. Mais la fatalité finit toujours par prendre au piège les personnages de Tanguy Viel  et elle les accule dans les cordes. L’ordre social est inébranlable et ceux qui ont le pouvoir finissent toujours par écraser ceux qui ne l’ont pas. L’atmosphère de ville de province, l’engrenage implacable dans lequel se trouve les personnages, évoquent les films de Chabrol comme les romans de Simenon.

La nouveauté est le point de vue par lequel Tanguy Viel nous raconte l’histoire de Laura et de Max. Jusqu’à présent, ses romans se déclinaient à la première personne du singulier alors qu’ici l’auteur utilise un narrateur extérieur. Ce dernier connait chaque recoin de l’âme des personnages, chaque soubresaut de leur conscience. Les liens, les interactions entre eux sont décrits avec une incroyable acuité qui donne de la densité, de la profondeur à chaque personnage.

Ce qui fait également la force de Tanguy Viel, c’est son écriture, toujours d’une concision remarquable et ici d’une grande virtuosité. Il manie les métaphores avec talent pour souligner, appuyer une situation mais également pour générer des images dans l’esprit de son lecteur. Les métaphores autour de la mer sont notamment très présentes. Grise, opaque, elle ouvre les horizons tout en submergeant totalement les personnages.

Dans « La fille qu’on appelle », Tanguy Viel se montre une nouvelle fois virtuose dans la construction et l’écriture de son roman. Avec empathie, il décrit le destin broyé de Max et Laura, victimes des jeux de pouvoir et de classes sociales.

Un hiver sans fin de Kiran Millwood Hargrave

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« C’était un hiver dont on fait les légendes. Un hiver qui était arrivé avec une soudaineté et une rigueur telles qu’il avait collé les oiseaux aux branches et pris les rivières dans les glaces, au point que leur écume gelait pour se disperser en nuées de cristaux sur les eaux figées. Un hiver qui était venu, et qui n’était jamais reparti. » C’est dans ce monde hostile que vivent Mila, ses deux sœurs et son frère. Leur père avait un jour quitté la maison pour ne jamais y revenir. Depuis, la fratrie a du apprendre à se débrouiller et à survivre dans leur maison nichée dans la forêt d’Edbjorn. Leur vie va être bouleversée après la visite d’un homme étrange et de ses compagnons. Le lendemain, Oskar, le frère de Mila, disparaît à son tour.

J’ai découvert Kiran Millwood Hargrave avec « Les graciées », son premier roman pour adultes. J’ai retrouvé, dans ce livre jeunesse, son talent de conteuse. « Un hiver sans fin » est un roman initiatique teinté de légendes nordiques. Mila croise le chemin d’un mage dans sa quête pour retrouver son frère et son ennemi juré prendra des formes diverses. Les aventures et les péripéties de Mila se lisent avec plaisir et s’enchainent avec rythme. La nature est au centre de l’intrigue. La faune comme la flore sont essentielles et leur destruction est à l’origine  du terrible hiver qui frappe la région. La trame de ce conte se déroule de manière classique mais l’auteure sait happer son lecteur et les personnages sont attachants.

Après avoir découvert « Les graciées », j’ai retrouvé avec plaisir la plume de Kiran Millwood Hargrave, dont les intrigues sont parfaitement efficaces. Et bravo aux éditions Michel Lafon d’avoir conservé la splendide couverture anglaise.

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True Story de Kate Reed Petty

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La vie d’Alice Lovett bascule à l’été 1999. Après une fête largement arrosée, deux jeunes garçons la ramènent chez elle. Évanouie à l’arrière de la voiture, Alice n’a aucun souvenir de ce qui est arrivé durant le trajet. Dès le lendemain, une rumeur circule, enfle : elle aurait été agressée sexuellement. Mais les accusations vont rapidement se retourner contre Alice. De nouvelles rumeurs viennent court-circuiter la première, lancées par les coéquipiers de crosse des deux garçons. Face à la pression, Alice perd pied peu à peu.

« True story » est le premier roman de Kate Reed Petty qui a construit très intelligemment son intrigue. Deux points de vue s’alternent : celui de Nick, l’un des coéquipiers des deux adolescents ayant raccompagné Alice, et celui d’Alice elle-même. Nous les accompagnons de 1999 à 2015 et découvrons leur culpabilité, leurs souffrances, leurs difficultés à avancer dans la vie. Ce qui rend le roman de Kate Reed Petty vraiment intéressant, c’est quand plus de cette alternance de points de vue, elle utilise différents matériaux pour compléter et densifier son intrigue : scénarios de film, brouillons de rédaction de candidature à l’université, e-mails envoyés ou non, retranscription d’interviews. L’ensemble compose un puzzle qui nous emmène vers la révélation de la vérité concernant la nuit de cet été 1999.

Bien entendu, en tant que lectrice, j’avais envie de savoir ce qu’il s’était réellement déroulé. Mais ce que j’ai trouvé passionnant dans « True Story », c’est la façon dont l’auteure décortique le mécanisme de la rumeur et finalement qu’elle soit fondée ou non, les dégâts sont les mêmes pour les différents protagonistes. A l’époque des réseaux sociaux, des fake news, on voit bien que la traînée de poudre d’une rumeur laisse toujours une trace. Et il est d’autant plus judicieux d’avoir choisi le thème de l’agression sexuelle pour mener à bien cette interrogation sur la rumeur, l’incertitude des faits. Et ce sont les possibles agresseurs qui lancent la rumeur et non la victime.

Dans « True story », Kate Reed Petty mène son lecteur par le bout du nez, laissant le doute régner sur l’évènement de l’été 1999 jusqu’à la toute fin du roman. La construction, les différentes voix sont parfaitement maîtrisées et le questionnement autour de la naissance et des conséquences d’une rumeur est passionnant.

Traduction Jacques Mailhos

Merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture.

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La sirène, le marchand et la courtisane de Imogen Hermes Gowar

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A Deptford en 1785, Jonah Hancock est un marchand qui vit de manière austère. Veuf, il mène son commerce sérieusement et sans extravagance. Mais M. Hancock est actuellement très inquiet. L’un de ses navires, la Calliope, n’est pas revenu à la date prévue et il n’a aucune nouvelle de son capitaine. Ce dernier finit par réapparaitre un soir de septembre. Il a vendu la Calliope et revient avec une bien étrange marchandise : une sirène. Le sage M. Hancock est au départ effaré par cette transaction qui met en péril sa réputation. Néanmoins, il finit par accepter d’exposer sa chimère :  l’engouement est immédiat et va mener M. Hancock jusqu’à Londres et à un monde qui lui était inconnu.

« La sirène, le marchand et la courtisane » est le premier roman d’Imogen Hermes Gowar qui se déroule dans l’Angleterre géorgienne et elle y distille une pointe de conte. La reconstitution historique est l’un des points forts du roman. L’auteure nous plonge dans les bas-fonds comme dans la haute société avec beaucoup de facilité. Les descriptions des mœurs de l’époque, notamment le monde des courtisanes, sont crédibles et semblent bien documentées.

Imogen Hermes Gowar nous propose une belle galerie de personnages qui, sans la sirène, n’auraient jamais eu l’occasion de se croiser. La créature n’est d’ailleurs pas un prétexte et j’ai trouvé que l’auteure utilisait bien son idée de départ. La sirène est le fil rouge de l’intrigue et des nombreux rebondissements qui interviennent dans la vie de M. Hancock. La lecture est plaisante, fluide mais le roman m’a semblé un peu trop long. L’auteure a voulu abordé beaucoup de sujets dans son livre et certains ne me paraissent pas aboutis (l’histoire de Polly, la jeune courtisane noire notamment).

« La sirène, le marchand et la courtisane » est un divertissement de qualité, l’idée de la sirène est bien exploitée mais le roman aurait sans doute gagné à être un peu élagué.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Traduction Maxime Berrée

8 heures et 35 minutes de Fotini Tsalikoglou

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8 heures et 35 minutes est la durée du vol qui emmène Jonathan de New York à Athènes. Il se rend en Grèce pour la première fois de sa vie alors que sa famille en est originaire. Ce sont ses grands-parents qui ont immigré aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale. Le temps du voyage, Jonathan va interroger ses souvenirs, ses origines et les nombreux secrets qui hantent sa famille. « Je suis né et j’ai grandi à New York. Je ne connais ni le nom ni le visage de mon père. Deux ans après moi, ma sœur est née. Je ne sais pas qui est son père. Notre mère ne nous dit pas la vérité. Ses mensonges sont nombreux, mais moins que les choses qui se perdent dans le silence. » Pourquoi la mère de Jonathan a-t-elle subitement changé de nom ? Pourquoi a-t-elle ensuite sombré lentement dans l’alcoolisme ?

« 8 heures et 35 minutes » est le premier roman traduit en français de Fotini Tsalikoglou et elle évoque avec beaucoup de sensibilité la trajectoire de cette famille grecque. Le roman est le monologue intérieur de Jonathan, qui parfois se transforme en dialogue avec sa sœur qui n’a pas pu l’accompagner dans ce voyage vers leurs origines. Par petites touches, par bribes, la vérité se dévoile, faite de terribles traumatismes et de trop pesants non-dits. « 8 heures et 35 minutes » est également un roman sur l’exil, le déracinement et l’impossibilité à réussir ensuite à trouver sa place. Pour la famille de Jonathan, tout commence dans le port de Smyrne en septembre 1922 au moment de la Grande Catastrophe. Un premier drame qui en appellera d’autres et dont l’ombre pèsera sur plusieurs générations.

« 8 heures et 35 minutes » est un texte court mais chargé en émotions, en silences qui empoisonnent l’histoire d’une famille issue de la diaspora grecque.

Traduction Clara Villain

De feu et d’or de Jacqueline Woodson

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Melody a 16 ans et ce soir, une fête est organisée pour célébrer son passage à l’âge adulte. Ses amis, ses parents, Iris et Aubrey, ses grands-parents maternelles, Sabe et Po’Boy, sont présents et la regardent descendre l’escalier sur la musique de Prince. Melody porte une robe blanche qui a le même âge qu’elle. Ce vêtement aurait dû être porté par sa mère lors de sa fête de 16ème anniversaire. Mais celle-ci fut annulée, Iris était alors enceinte.

« De feu et d’or » est le deuxième roman pour adultes de Jacqueline Woodson, qui a été récompensée à plusieurs reprises pour ses romans jeunesse (« Brown girl dreaming » a obtenu le National Book Award et c’est une merveille). Dans ce roman, chaque membre de la famille aura la parole à tour de rôle constituant ainsi une mosaïque de souvenirs. Jacqueline Woodson procède par petites touches et nous offre le portrait impressionniste d’une famille afro-américaine de la classe moyenne. Leur histoire, faite de lutte, d’incompréhension et de liens indéfectibles, s’inscrit dans celle plus vaste des États-Unis. Deux évènements encadrent le récit : le massacre de Tulsa de 1921 et les attentats du 11 septembre. Le premier marque profondément l’histoire des afro-américains, ce traumatisme perdure de génération en génération. Le second frappe les américains, qu’ils soient noirs ou blancs. Entre ces deux dates, Jacqueline Woodson aborde en peu de pages un grand nombre de sujets : la question de l’héritage et ce que l’on laisse à ses enfants, l’émancipation des femmes, le racisme, la classe sociale, les liens familiaux.

Lorsque j’avais lu « Un autre Brooklyn », qui était également composé de bribes de souvenirs et d’instants de vie, j’avais trouvé que les personnages manquaient de profondeur et que l’on ne réussissait pas à s’y attacher. Dans « De feu et d’or », le problème n’existe plus, l’empathie avec les différents personnages est très forte. A tel point que l’on quitte à regret Melody et sa famille en refermant le roman.

Dans un style fluide aux phrases courts, Jacqueline Woodson retrace, avec beaucoup de délicatesse et un sens aigu de l’ellipse, l’histoire d’une famille afro-américaine. Et ce qui domine, c’est l’amour qui demeure au fil des ans et malgré les tragédies.

Traduction Sylvie Schneiter

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Le saut d’Aaron de Magdalena Platzova

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Une équipe de tournage israélienne est venue à Prague pour réaliser un documentaire sur la peintre Berta Altmann qui est morte à Auschwitz. Pour reconstituer le parcours de cette femme, les réalisateurs vont interroger Kristyna qui était l’amie de Berta. Sa petite-fille, Milena, va servir d’interprète à l’équipe et la guider dans la ville. Le tournage va raviver les souvenirs de Kristyna et des secrets qu’elle a longtemps tus.

Le roman de Magdalena Platzova est inspiré du destin tragique de Friedl Dicker-Brandeis. Celle-ci fut élève de l’école du Bauhaus à Weimar dès son ouverture. Elle fut ensuite enseignante et précurseur de l’art thérapie. Elle donna d’ailleurs des cours de dessin aux enfants enfermés comme elle dans le camp de Terezin. Elle fit partie du dernier convoi que les allemands firent partir de ce camp vers celui d’Auschwitz. L’ancrage historique du roman m’a beaucoup intéressée. La vie de Berta traverse une période extrêmement trouble et tourmentée pour l’Europe Centrale. Berta est née à Vienne, elle a également vécu à Prague, à Berlin. L’entre-deux-guerres fut source de révolutions positives (la proclamation de la République en Autriche par exemple) et d’évènements sombres qui menèrent à la seconde guerre mondiale. Le bouillonnement artistique et intellectuel de l’époque est également très bien retranscrit. J’ai notamment beaucoup apprécié la partie concernant le Bauhaus fondé par Walter Gropius.

Au cœur de ces bouleversement, Berta Altman est un personnage passionnant, complexe et touchant. Une femme libre, indépendante  mais qui est restée prisonnière de ses relations avec ses amants. Elle fut toujours à l’avant-garde sans réussir à concrétiser son talent. C’est finalement dans l’enseignement qu’elle s’est réalisée.

L’intrigue du roman fait des allers-retours entre le présent et le passé, nous proposant trois portraits de femmes. Le personnage de Kristyna m’a intéressée car j’ai senti qu’elle avait des révélations à nous apporter sur la vie de Berta. En revanche, j’ai été moins convaincue par Milena qui m’a paru être en trop dans le roman.

« Le saut d’Aaron » rend un très bel hommage au destin de Friedl Dicker-Brandeis et nous plonge dans l’entre-deux-guerre, en plein bouleversement historique et artistique.

Traduction Barbora Faure

Jeune femme au luth de Katharine Weber

« Elle est belle. Rien au monde, absolument rien, n’est plus intéressant à étudier qu’un visage. Son regard me fascine, m’aimante, me tient prisonnière.

Il fait froid, sombre, humide. Pourquoi suis-je ici ? Pour quoi faire ? Dans ces journées si courtes de janvier, la campagne entière, avec ses moutons, ses cochons, ses vaches semble plongée dans un désespoir hivernal. Le vent coupant, glacé, souffle jusque dans mes os. Je me demande par moments si j’arriverai un jour à me réchauffer. » 

Patricia Dolan, historienne de l’art de 41 ans vivant à New York, se retrouve dans un cottage irlandais isolé. Ce séjour, elle le doit à Michael O’Driscoll, un lointain cousin rencontré récemment. Il la séduit, l’envoûte presque et Patricia est alors prête à tout pour ce jeune homme qui la sort de sa torpeur mélancolique. Elle va aller jusqu’à participer à un crime.

L’intrigue du très beau roman de Katharine Weber frappe par sa singularité et son originalité. L’auteure y mêle des réflexions sur l’art, sur sa place dans nos sociétés à l’histoire de l’Irlande du Nord que le père de Patricia lui racontait pour qu’elle n’oublie pas ses racines. L’ensemble donne un roman noir, un thriller qui s’ouvre sur des considérations contemplatives sur le quotidien dans une Irlande rurale et sauvage. Katharine Weber fait progresser lentement, finement la tension narrative de son histoire. C’est par le journal intime rédigé par Patricia que toute l’intrigue se dévoile à nous. Celui-ci rajoute une note intimiste et sentimentale à « Jeune femme au luth ». Sa protagoniste nous parle de sa vie marquée par des absences, des drames, une tristesse profonde qui va s’éteindre avec Michael O’Driscoll. L’amour, la sensualité vont enflammer à nouveau l’âme de Patricia pour mieux la perdre. Le journal nous donne accès à ses pensées profondes et sa psychologie est particulièrement poussée pour nous la rendre attachante.

Avec une écriture d’une élégante simplicité, Katharine Weber nous emmène dans l’Irlande rurale où se noue une intrigue intime et politique. Une merveilleuse découverte.

Traduction Moea Durieux

Maison tanière de Pauline Delabroy-Allard

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Pauline Delabroy-Allard, auteure du remarquable « Ça raconte Sarah », se réfugie seule durant deux étés dans la maison d’amis. A l’été 2017, elle y reste trois semaines durant lesquelles elle allie l’écoute d’un disque vinyle à l’écriture d’un poème. Une photo accompagne l’ensemble.

A l’été 2019, la situation de l’auteure a changé, son premier roman est un grand succès et elle a besoin de se reposer dans sa maison tanière. Elle s’allonge donc tous les matins, prend une photo du plafond de la pièce où elle se trouve et écrit un poème.

Ce recueil de poésie est un petit bijou mêlant joie, nostalgie et sensualité. Pauline Delabroy-Allard y parle des plaisirs simples de la vie, de la répétition heureuse de ses journées d’été teintées d’indolence. Seuls la musique très éclectique des vinyles, les animaux de passage et les bruits de la maison accompagnent ces moments contemplatifs.

Les textes se teintent également de mélancolie, les souvenirs de l’enfance, de l’adolescence affluent. Des thèmes plus graves émergent comme le manque de l’autre et de son corps, la maladie, la mort.

L’ensemble est intime, tendre, solaire et solitaire. La maison tanière, refuge qui protège du fracas du monde, est le creuset de splendides textes (Pauline Delabroy-Allard y a écrit une partie de « Ça raconte Sarah ») où l’émotion affleure sans cesse et nous touche immanquablement.