Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse

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La vie et la redécouverte de la photographe Vivian Maier a de quoi fasciner. A l’aide d’une documentation solide, Gaëlle Josse entreprend de nous raconter la vie de cette femme mystérieuse et secrète. L’auteure nous montre une femme éprise de liberté (en 1959, elle fera seule le tour du monde pendant 9 mois) qui prenait en photo les déclassés du rêve américain : les marginaux, les exclus, les noirs, les Hispanos. « Sa distance de déclenchement, sa proximité avec le sujet est celle que je ressens comme « la bonne distance ». Au contact. Directe. Clochards, ouvriers épuisés, ivrognes ramassés par la police, enfants de la rue, couples de tous les âges, adolescents. Ils la regardent. Elle les voit. Elle les reconnaît. Photographier, c’est incorporer le sujet, symboliquement. Pour cette raison-là, et pour nulle autre, il n’y a pas de voyeurisme dans son travail, en dépit des scènes de disgrâce, de désespoir, d’abandon. » 

Gaëlle Josse explique également parfaitement à quel point Vivian Maier était un être paradoxal. Vivian est une photographe née, elle a pris des milliers de clichés, ne se séparait jamais de son appareil photo. Mais jamais elle n’a montré un seul de ses clichés. (Gaëlle Josse la compare à d’autres artistes dont le geste artistique était vital sans que cela leur apporte une notoriété de leur vivant : Ossip Mandelstam, Fernando Pessoa ou Franz Schubert). Pire, elle n’en fit développer que très peu. Autre paradoxe à son propos, l’avis des gens sur elle. Elle fut nurse, certains enfants gardent d’elle un souvenir ému (trois frères la sauveront de la misère à la fin de sa vie) et d’autres disent qu’elle fut une tortionnaire. La personnalité de Vivian Maier se dérobe sans cesse et l’on ne peut savoir si elle aurait apprécié la notoriété qui lui a été offerte par la découverte de ses photos par John Maloof en 2007.

Le livre de Gaëlle Josse est d’ailleurs lui-même paradoxal. L’auteure souligne bien le mystère de cette personnalité mais cela met son sujet trop à distance. J’ai trouvé que Vivian Maier était désincarnée, trop lointaine. Peut-être est-ce également dû au côté très factuel de cette biographie, très linéaire. Une personnalité comme celle de Vivian Maier aurait peut-être mérité un peu plus de fantaisie, d’originalité.

Malgré une belle écriture et un travail documenté, « Une femme en contre-jour » n’a pas su me séduire et je n’ai pas senti de plus-value par rapport au documentaire  » A la recherche de Vivian Maier » que j’avais vu à sa sortie en 2014. Néanmoins, je conseillerais cette biographie à ceux qui ne connaîtrait pas du tout la vie romanesque de la photographe.

Bilan livresque et cinéma de avril

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Le mois d’avril vient de s’achever et mon compteur livresque est peu élevé : 4 romans et 2 BD. Deux romans m’ont totalement emballé : « A son image » de Jérôme Ferrari qui propose toujours des projets littéraires ambitieux servis par une écriture nerveuse ; « Nos premiers jours » de Jane Smiley qui est le premier tome d’une trilogie qui raconte, sur un siècle, l’histoire d’une famille américaine et dont les personnages sont particulièrement attachants. Les deux autres livres ne m’ont pas complètement convaincue : « Tout ce qui nous submerge » de Daisy Johnson est un premier roman qui débutait fort bien mais l’auteure a complexifié son intrigue inutilement avec le mythe d’Oedipe ; « Une femme en contre-jour » de Gaëlle Josse est une biographie de la photographe Vivian Maier qui, malgré une belle écriture, reste trop scolaire pour être convaincante, je vous en reparle très vite. En revanche, carton plein  avec les deux BD : « Les grands espaces » de Catherine Meurisse rend un très bel hommage à l’enfance et à la beauté de nos campagnes ; « Les riches heures de Jacominus Gainsborough » de Rébecca Dautremer raconte la vie d’un lapin fragile et timide avec beaucoup de poésie et de grâce.

Et côté cinéma :

Mes deux films préférés du mois :

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Un vieil homme dans une chambre. Il boit, il dort, il regarde par la fenêtre. Cet homme, c’est Ray, le père du réalisateur Richard Billingham. Après ces premières images, le film remonte en arrière et montre la famille du réalisateur lorsqu’il était enfant. Ray, sa femme Liz, et leurs deux fils vivent dans une petite maison à Birmingham au temps de Margaret Thatcher. Richard Billingham a reconstitué son quotidien poisseux, la tapisserie déchirée, les mégots de Liz qui s’accumulent, les bouteilles vides. Le réalisateur regarde son enfance, ses parents comme un entomologiste, il les épingle sous sa caméra après l’avoir fait avec son appareil photo. Le film n’est ni méprisant, ni emprunt de rancœur. Richard Billingham ausculte la chute de sa famille, son délitement irrémédiable vers la misère et vers la séparation. Les parents semblent incapables de prendre les choses en main, ils subissent leur environnement. Le regard de Richard Billingham est très singulier et l’esthétique du film marque durablement par son originalité et la force de la reconstitution.

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Mario vient d’être quitté par sa femme. Il se retrouve seul à devoir gérer le quotidien de ses deux filles : Frida, 14 ans et Niki, 17 ans. Les débuts sont assez chaotiques notamment avec Frida qui reproche à son père le départ de sa mère. Mario espère malgré tout que sa femme va revenir. Il s’inscrit dans un groupe de théâtre amateur pour se rapprocher d’elle qui travaille à la régie. Mario cherche sa place avec maladresse, avec doute mais aussi avec l’amour qu’il porte à sa famille.

Bouli Lanners trouve enfin un premier rôle qui montre l’étendu de son talent. Il porte le film de Claire Burger de bout en bout. Il interprète un personnage sensible, perdu, maladroit avec ses deux grandes filles. Les deux sont d’ailleurs épatantes : Justine Lacroix et Sarah Henochsberg. L’aîné ne veut pas de relation durable, la cadette découvre son inclinaison pour les filles. Tous les trois se confrontent au sentiment amoureux et aux douleurs qu’il engendre. Le trio fonctionne magnifiquement bien. Le film de Claire Burger n’a rien de spectaculaire mais l’histoire de cette famille est touchante, émouvante.

Et sinon :

  • Comme si de rien n’était de Eva trobisch : Jeanne est une jeune femme indépendante. Elle retape une maison avec son amoureux avec qui elle avait fondé une maison d’édition qui périclite. Leur maison est loin de la ville, loin de l’agitation. Pourtant quand Jeanne reçoit une proposition de travail en ville, elle n’hésite pas longtemps à s’engager sans se préoccuper de l’avis de son compagnon. Un soir lors d’une fête d’anciens élèves, elle est violée par un homme rencontré sur place. Mais Jeanne refuse de se considérer comme une victime et décide de faire comme si de rien n’était. Le film d’Eva Trobisch ne lâche pas son héroïne, magnifiquement interprétée par Aenne Schwarz. Il montre le déni de Jeanne, sa volonté de fer qui peu à peu vacille. Ce drame, qu’elle ne veut pas nommer, va ronger totalement sa vie et l’éloigner de ses proches. Faire comme si de rien est impossible malgré la force , l’indépendance forcenée de Jeanne. Subtilement, la réalisatrice montre l’effondrement de son personnage qui culmine dans une scène finale glaçante. « Comme si de rien n’était » est un premier film parfaitement maîtrisé.

 

  • La lutte des classes de Michel Leclerc : Paul est un quadra qui continue à être batteur dans son groupe de punk-rock. Il porte fièrement son blouson de cuir. Il vit avec Sofia, brillante avocate. Ils décident de déménager à Montreuil avec leur fils. Celui-ci ira à l’école publique où il pourra se confronter à la mixité du quartier. Rapidement, les deux meilleurs copains de leur fils changent d’école pour aller dans le privé où leurs chances de réussites sont plus grandes. Paul et Sofia se voient obligés de questionner leurs convictions face à l’avenir de leur fils.Le film de Michel Leclerc est plutôt sympathique au début. Edouard Baer et Leïla Bekti sont parfaits, tout comme Ramzi Bedia qui interprète un directeur d’école fantasque. L’idée de départ était intéressante, l’humour bien dosé. Mais le film souffre de longueurs dans sa deuxième moitié, comme si Michel Leclerc avait du mal à terminer son film. Et peut-être aurait-il mieux valu qu’il ne l’achève tant la scène finale rocambolesque confine au ridicule.

Nos premiers jours de Jane Smiley

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Walter et Rosanna Langdon sont propriétaires d’une ferme dans l’Iowa. Ils viennent d’avoir leur premier enfant, Franck. Au cours des années, cinq autres enfants viendront au monde. Walter verra le monde agricole changer en profondeur. Rosanna regardera ses enfants grandir, s’affirmer et parfois s’éloigner.

« Nos premiers jours » est le premier volet de l’ambitieuse saga écrite par Jane Smiley. Ce tome débute en 1920 pour s’achever en 1953. Chaque chapitre correspond à une année. L’histoire de la famille Langdon s’inscrit dans celle de l’Amérique et dans la durée. Jane Smiley nous offre la possibilité de suivre une famille sur plusieurs générations. Dans ce premier tome, c’est la vie de Walter et Rosanna, ainsi que celle de leurs enfants devenus adultes que nous découvrons. Chaque chapitre nous donne à voir la vie de la famille au quotidien. Il n’y a rien là de spectaculaire, ce sont les évènements de la vie de tous les jours qui émaillent le roman. Il souligne l’évolution de la société, des technologies (l’arrivée du tracteur, des engrais pour les agriculteurs), et il est traversé par les grands faits historiques : la crise de 1929 qui influe sur le prix des céréales, la deuxième guerre mondiale où s’engage Franck, la chasse aux communistes qui touche Eloïse, la sœur de Rosanna, la guerre froide avec la Russie qui clos le roman.

Jane Smiley a écrit une véritable saga familiale constituée d’une impressionnante galerie de personnages. L’auteure réussit l’exploit de ne pas perdre son lecteur dans les différentes générations de Langdon. Elle les caractérise dès le plus jeune âge et sait nous les rendre attachants : Franck, l’aîné obstiné et brillant ; Joe, plus en retrait et sensible ; Lillian, la jeune fille modèle ; Henry, le rat de bibliothèque et Claire, la préférée de Walter. Il est intéressant de voir les interactions entre chacun, celles avec leurs parents (Rosanna a du mal à aimer Claire, la petite dernière) au fil des années. Mon seul bémol porte sur les parties qui concernent le retour de Franck après la guerre. Ses passages prennent beaucoup de place dans les dernières années et le reste de la famille me manquait. Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman est en effet l’alternance des personnages et de leurs histoires.

« Nos premiers jours » de Jane Smiley ouvre magnifiquement sa saga familiale sur fond d’Histoire Américaine. Les personnages sont finement dessinés et sont tellement attachants que l’on a envie de les retrouver rapidement.

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A son image de Jérôme Ferrari

 

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Antonia est photographe de mariage. Elle officie aujourd’hui à Calvi. Comme cet emploi n’est pas celui dont elle rêvait, elle s’amuse à faire courir les mariés sur une plage jusqu’à essoufflement. Après le mariage, elle croise, dans les rues de la ville, un groupe de légionnaires parmi lesquels se trouve Dragan D. qu’elle avait rencontré lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Ils discutent longuement. Antonia reprend la route pour rentrer chez elle dans le sud de l’île. Et là, c’est l’accident, la voiture sort de la route, plonge dans le ravin. Antonia est tuée sur le coup.

« A son image » est le dernier roman de Jérôme Ferrari et comme toujours son projet littéraire est ambitieux. Le roman s’ouvre sur la mort de son héroïne et il sera ensuite une analepse. Chaque chapitre  est une étape de la messe de l’enterrement d’Antonia. Le prêtre qui officie est le parrain de la défunte. C’est lui qui la tenait lors de son baptême alors qu’il n’avait pas encore trouvé sa vocation. C’est lui encore qui lui offrit son premier appareil photo pour ses quatorze ans. Il fut, à son corps défendant, l’instrument de la malédiction d’Antonia. Il se doit d’être respectueux de la liturgie durant l’enterrement, il est présent en tant que prêtre et non en tant que parrain. Mais tout au long de la cérémonie, il repense à la vie d’Antonia, à sa carrière de photographe.

Et le roman est également une réflexion sur la photographie. Antonia devient photographe dans les années 80. C’est encore une fois son parrain qui intervient pour lui trouver du travail dans un journal local. Elle doit photographier les fêtes de village, les concours de pétanque, etc… Tout ce qui lui semble insignifiant. Même photographier les conférences secrètes des nationalistes ne donne pas de sens à son travail. Elle les connaît, a grandi avec eux, elle sait à quel point tout cela n’est que mise en scène ridicule. C’est pour cela qu’elle décide de partir en Yougoslavie au moment de la guerre, elle veut se confronter à l’irreprésentable et trouver du sens à son métier. Jérôme Ferrari interroge les photos de guerre, leur puissance mais aussi leur possible obscénité. Il évoque d’ailleurs deux photographes dans son livre : Gaston Chéreau qui a couvert le conflit entre les Italiens et les Turcs en Libye en 1911-12 (Jérôme Ferrari a écrit un essai sur lui avec Olivier Rohe « A fendre le cœur le plus dur ») et Rista Marjanovic qui a couvert la deuxième guerre mondiale dans les Balkans. Jérôme Ferrari cite Mathieu Riboulet en exergue de son roman : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » cette permanence du présent de l’horreur des images de guerre va empêcher Antonia de publier ses photos du conflit de l’ex-Yougoslavie. Les images de mort se révèlent trop fortes, trop violentes et Antonia n’arrive pas à sortir des futiles photos de kermesse pour se réaliser en tant que photographe.

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume nerveuse, l’ambition littéraire de Jérôme Ferrari. Comme toujours, ses intrigues s’entremêlée d’Histoire, de réflexions, sont toujours passionnantes.

 

Les pêcheurs d’étoiles de Jean-Paul Delfino

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Au Chien qui fume, rade de Montmartre au plafond bas et au sol de terre battue, fréquenté par les marlous et les gagneuses du coin, et par une bande de Russes blancs buveurs et irascibles, Erik Satie vient trouver Blaise Cendrars. « Cendrars et Satie s’étaient déjà croisés à trois reprises, au hasard de leurs errances respectives dans le Paris des artistes, tous plus ou moins montparnos, tous tirant le diable par la queue et tapeurs redoutables. » Leur dégaine renseigne immédiatement sur l’état de leurs finances : « Plutôt petit et râblé, avec une gueule de boxeur cabossé et une dégaine de poète qui peine à trouver ses rimes, il faisait partie d’une engeance que le gros Clovis craignait, de façon instinctive. Dans son pardessus de gros drap râpé jusqu’à la corde, avec sa large cravate froissée, ses pantalons trop courts et ses chaussures crottées, c’était un solitaire. »  On aura reconnu Cendrars. Quant à Satie, malgré son parapluie qui ne le quitte jamais, son melon de guingois sur le crâne, ses mains gantées, ses lorgnons et sa barbiche taillée en pointe, sa mise n’est pas beaucoup plus reluisante :  » Tout de noir vêtu, Satie avait des coquetteries d’homme du monde, mais des moyens de crève-la-faim. »

Forcés de mettre les bouts après qu’une bagarre générale a éclaté dans le bistrot, les deux hommes débutent une déambulation nocturne dans le Paris de 1925, à la poursuite de Cocteau qui leur a volé l’argument d’un ballet, et à la recherche de Biqui (qui n’est autre que la peintre Suzanne Valadon), son amour de jeunesse que Satie n’a pas revu depuis 32 ans. En leur compagnie, on assiste à un bal masqué à la Closerie des Lilas, on découvre ce qui se cache sous la coupole de l’Opéra Garnier, au Père-Lachaise on rend hommage à un poète trop tôt disparu, on croise un Chagall prospère dans une brasserie à Nation, on partage une anisette de contrebande avec les Gitans d’Austerlitz, on chevauche une girafe à Montparnasse… Le vieux musicien solitaire et le jeune poète à la main coupée égrainent leurs souvenirs, la Russie, New York, l’Afrique, le Brésil (vérité ou affabulation, peu importe), la guerre pour Cendrars, une vie toute dédiée à la musique pour Satie qui n’a connu que la misère (« sa petite fille aux grands yeux verts »). Entre le bourlingueur et le sédentaire (« Satie, lui, n’avait fait qu’une escapade à Monaco ») se tisse au fil de la nuit une amitié. L’amour de l’art, une vie de bohême indigente et cette nuit d’aventures finissent par réunir ces deux êtres si différents.

Tous les amoureux de cette époque d’effervescence artistique et intellectuelle adoreront ce livre. Outre Suzanne Valadon et Cocteau, Modigliani, Ravel, Stravinsky, Utrillo, Sonia et Robert Delaunay, Picasso, Abel Gance, Apollinaire, Chaplin, Max Jacob, Bizet, Reverdy,  René Clair et d’autres  encore sont évoqués au travers de souvenirs et d’anecdotes, toutes véridiques (Satie a effectivement eu une aventure avec Suzanne Valadon). Seule est inventée cette épopée rocambolesque, le temps d’une nuit enchantée, dans le Paris des années folles. Entre poésie, humour et émotion, j’ai pris beaucoup de plaisir à pêcher les étoiles aux côtés de Cendrars et Satie.

 

Tout ce qui nous submerge de Daisy Johnson

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A 32 ans, Gretel vit avec sa mère, Sarah, qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer. La cohabitation est compliquée et pas uniquement en raison de la dégénérescence de Sarah. Gretel vient seulement de la retrouver. Seize ans auparavant, Sarah a abandonné sa fille sans jamais la recontacter. « Je venais d’avoir seize ans. On se disputait souvent, parfois tu me frappais, parfois c’était moi. On était comme le marteau et l’enclume. Peut-être que c’est à cause de ça que tu es partie. Je pense que pour toi, une famille n’a jamais constitué un lien capable de retenir les gens. Je ne savais pas ce qui allait se passer, même si j’aurais sans doute dû. » Gretel a besoin de réponses quant aux questions qu’elle se pose sur leur vie passée. Pourquoi Sarah l’a-t-elle abandonnée ? Qui était Marcus, le jeune homme qui a vécu quelques temps avec elles sur leur péniche ? Le Bonak, une créature vivant dans l’eau, existait-il vraiment ?

« Tout ce qui nous submerge » est le premier roman de Daisy Johnson et il a été finaliste du Man Booker Prize. Le roman commence très bien. La relation entre Gretel et Sarah était vraiment intéressante et originale. Gretel, lexicographe, espère désespérément soutirer à sa mère les mots pour comprendre. Mais Sarah a des absences, mélange présent et passé. Le récit alterne alors entre les deux. Sarah et sa fille vivaient seules dans une péniche amarrée le long des canaux de l’Oxfordshire. Toutes les deux étaient en vase-clos, Sarah inventait un langage pour sa fille. Le Bonak était un mythe, lui aussi inventé par Sarah. Cette créature sous-marine enlèverait les enfants. Mais elle symbolisait surtout tout ce qui faisait peur, tout ce qui pouvait submerger Sarah et Gretel.  Ces différentes inventions m’ont beaucoup plu et la langue de Daisy Johnson est poétique, maîtrisée.

Tout allait bien jusqu’à l’arrivée de Marcus. Ce dernier est resté un mois sur la péniche, il a fui son foyer suite à une prophétie : Marcus va tuer son père et coucher avec sa mère. Vous aurez reconnu sans peine Oedipe. Malheureusement, je n’ai pas trouvé que l’histoire de Marcus s’imbriquait bien dans celle de Gretel. Elle m’a semblé totalement plaquée, superposée sans qu’elle n’apporte rien à l’intrigue principale. Vouloir mettre Oedipe dans ce roman m’a alors paru superficiel et inutile d’autant plus que la relation entre Gretel et sa mère se suffisait à elle-même.

Ma lecture de « Tout ce qui nous submerge » fut mitigée. Il est évident que Daisy Johnson a du talent, le duo Gretel-Sarah le prouve, mais son envie d’ajouter à son roman le mythe d’Oedipe gâche l’ensemble. Dommage.

Les grands espaces de Catherine Meurisse

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Après le magnifique et touchant « La légèreté », Catherine Meurisse a ressenti le besoin de revenir aux sources. Lorsqu’elle avait 7 ans, ses parents ont choisi de quitter la ville pour élever leurs deux filles à la campagne dans le Poitou. Ils s’installent dans une vieille maison à reconstruire et un grand jardin en friche. Tout est à imaginer, à créer, un lieu idéal pour laisser libre cours à l’imagination. Les deux enfants vont pouvoir s’y épanouir.

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L’album de Catherine Meurisse s’ouvre sur une très belle idée : celle d’une porte dans son appartement parisien qui ouvrirait  sur la campagne, son enfance et les moments partagés dans la maison du Poitou. Dans ce lieu à inventer, se mêle la nature et la culture dans une belle harmonie. La mère s’occupe du jardin, elle plante des boutures venues de chez Marcel Proust à Illiers-Combray, de chez Rabelais ou Montaigne. L’unique vieil arbre de la propriété, un platane, est baptisé Swann. Se trouvent également dans le jardin, un rosier du grand-père maternel et des ancolies de la grand-mère paternelle afin d’inscrire cette nouvelle maison dans l’histoire familiale. Catherine aura droit à son petit coin de jardin, son « Paradou » qui sera un jardin à la française puis un jardin à l’anglaise avec en son centre un Jiminy Criquet un peu particulier : un nain de jardin !

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Les deux enfants vont de découverte en découverte. Elles trouvent une gravure de lys dans un mur de la maison et c’est alors Louis XIV qui s’invite dans leur jardin, elles découvrent des coquillages fossilisés, un fragment de sculpture, etc… Elles ouvrent alors un petit musée avec leurs trouvailles et font payer l’entrée 0.50 cts ! Elle découvriront par la suite que Pierre Loti en avait fait de même. Cette vie à la campagne est baignée de culture. La fille aînée, Fanny, a toujours un livre à la main. Catherine Meurisse prête à sa sœur des réflexions d’adultes et des goûts d’adulte. Elle cite Loti, Zola (« La faute de l’abbé Mouret » qui est certes bucolique mais également le plus mauvais de la série des Rougon-Macquart ! Désolée, il fallait que ça sorte ! ), Proust, etc… La grande révélation esthétique se fait lors d’une visite au musée du Louvre. Cette scène est vraiment magnifique et le goût du dessin chez Catherine Meurisse semble naître devant nos yeux. Elle y voit Poussin, Corot et leurs magnifiques paysages qui ressemblent à sa campagne, Le Caravage qu’admire sa sœur.

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« Les grands espaces » est aussi l’occasion de sensibiliser le lecteur aux problèmes de la campagne : le productivisme à outrance, l’utilisation des pesticides, la disparition des haies et des insectes. Tout est fait en dépit du bon sens et surtout sans respect de la terre et de ces cycles naturels. Le capitalisme, qui entraîne la surproduction, est aussi nocif à la campagne qu’ailleurs ! « Les grands espaces » se fait alors ode à la nature, l’agriculture raisonnée et raisonnable, aux paysages sans lotissements affreux qui gâchent la vue !

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« Les grands espaces » est une très belle bande-dessinée qui rend hommage à la beauté de nos campagnes, aux souvenirs d’enfance et à l’art.

 

 

 

Le chant des revenants de Jesmyn Ward

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Jojo, 13 ans et métis, vit chez ses grands-parents maternels avec sa sœur de 3 ans, Kayla. Leur mère Léonie habite avec eux mais elle est très peu présente. Elle travaille, se drogue et surtout, elle attend la sortie de prison de son homme Michael. Ce dernier est incarcéré au pénitencier de Parchman et il va justement sortir très bientôt. Leonie veut aller le chercher en voiture et elle embarque ses deux enfants dans son voyage contre l’avis de ses parents et de Jojo.

Je n’avais encore lu Jesmyn Ward et pourtant elle est la seule femme à avoir remporté deux fois le National Book Award : pour « Bois sauvage » et pour le « Chant des revenants ». Ce dernier est un roman polyphonique qui nous donne à entendre les voix de trois personnages : Jojo, Leonie et Richie. Celui-ci est un personnage un peu particulier puisqu’il est mort depuis des décennies. « Le chant des revenants » est en effet un livre qui est à la fois très réaliste et qui joue avec le fantastique. Richie est l’un des deux fantômes de l’histoire, l’un des jeunes hommes noirs assassinés en raison de leur couleur de peau. Les deux morts violentes interviennent à des époques différentes, ce qui soulignent bien la persistance du racisme dans le Sud des Etats-Unis. Richie est vu par Jojo et Given par sa sœur Leonie, chacun a encore des choses à régler avec le monde des vivants. Richie fait partie de l’histoire du grand-père maternel de Jojo. Il fut emprisonné au pénitencier de Parchman dans sa jeunesse où il devait effectuer des travaux agricoles. Il y rencontra Richie qu’il tenta de protéger. Le grand-père raconte des bribes de cette histoire à Jojo pour lui apprendre le sort des noirs à l’époque. Mais l’histoire est si terrible qu’il ne dit pas tout à son petit fils. Le destin de Richie est absolument déchirant.

Les personnages du « Chant des revenants »sont extrêmement touchants et attachants. A commencer par le premier narrateur, Jojo, qui protège sa petite sœur, vénère son grand-père et veut lui ressembler, il se méfie de sa mère. Il fait preuve de beaucoup de maturité durant le voyage vers le pénitencier et plusieurs événements durant le voyage (notamment sa rencontre avec ses grands-parents paternels qui sont blancs…) lui montreront à quel point il est toujours aussi difficile d’être noir aux Etats-Unis. Il est entouré de personnages également touchants : le grand-père qui semble un roc et cache une grande blessure ; la grand-mère malade qui était le pilier de la famille ; Leonie qui n’est que maladresse et rudesse avec ses enfants mais qui porte le chagrin de la mort de son frère. Chacun est finement décrit et avec beaucoup d’empathie.

« Le chant des revenants » est le premier roman de Jesmyn Ward que je lisais mais il ne sera certainement pas le dernier. Parfaitement construit et maîtrisé, le roman nous offre une belle galerie de personnages touchants et marqués par le racisme du Sud des États-Unis.

Merci aux éditions Belfond pour cette découverte.

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Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

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La narratrice est professeure dans un lycée, elle élève seule sa fille depuis que le père s’est fait la malle. La vie s’écoule dans une certaine monotonie jusqu’à une soirée fatidique qui va bouleverser le cours des choses. Une soirée de 31 décembre chez des amis, une femme, Sarah, fait une irruption fracassante dans la vie de la narratrice. Violoniste dans un quatuor, Sarah est quelqu’un d’exalté, de passionné qui vit à 200 à l’heure. La narratrice se laisse entraîner dans ce tourbillon et Sarah devient rapidement le centre de sa vie. Une passion brûlante naît entre les deux femmes, la narratrice voit tout à l’aune de Sarah : « Elle ne sait pas que son odeur me distord le ventre. Elle ignore que plus rien ne m’intéresse, plus rien ni personne. Elle mange un pain au chocolat chaque matin, avec un café au lait. Je me mets à manger un pain au chocolat chaque matin, avec un café au lait. Elle met du mascara tous les jours. Je me mets du mascara tous les jours. Elle emploie des mots vulgaires inconnus de moi. Je les intègre à mon vocabulaire. Elle colle ses seins contre les miens, dès que nous sommes deux, et elle me serre à étouffer, comme si elle souhaitait que nous ne fassions plus qu’un seul corps. »  Un amour tellement dévorant qu’il ne peut que mal se terminer.

« Ça raconte Sarah » est le premier roman de Pauline Delabroy-Allard et on ne peut qu’être subjugué(e)s par son talent et la qualité de son style littéraire. Son roman parle donc de Sarah ; cette femme qui ressemble à un ouragan, qui dévore la vie et les gens qui la croisent. Ça raconte un désir impérieux, un besoin de l’autre despotique. Ça raconte une fusion de deux corps et deux âmes. Mais cette passion, comme toutes les passions, ne peut pas être que solaire.

Le roman s’ouvre sur un corps malade, à bout de force. Et avant d’en arriver là, Pauline Delabroy-Allard parle de l’orage amoureux, de ses éclairs qui s’abattent sur la narratrice qui en ressort exsangue. L’auteure parle également de l’amour en fuite, du manque insupportable et insurmontable. Cette deuxième partie, qui se déroule à Trieste, m’a  moins séduite que le reste. Il faut dire que le début du roman est particulièrement splendide. Le rythme est rapide, les phrases et les chapitres sont courts et nous sommes pris dans le tourbillon de cet amour fou. Pauline Delabroy-Allard sait particulièrement bien rendre la violence des sentiments, du désir, la sensualité d’une peau. Les passages répétés, le retour fréquent du titre du roman soulignent parfaitement l’obsession de la narratrice. Cette première partie du livre m’a happée, elle se lit d’une traite et la deuxième partie fait retomber ce rythme. Et même si l’obsession s’accentue, j’ai regretté l’urgence du début du roman.

« Ça raconte Sarah » est l’histoire d’une passion incandescente, d’une obsession dévorante qui tourne mal. L’acuité avec laquelle Pauline Delabroy-Allard décrit le crescendo de la passion, sa langue urgente et brûlante du désir de l’autre, font de ce premier roman une très belle réussite.

La faille du temps de Jeanette Winterson

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Par une nuit de tempête en Nouvelle Bohême, Shep et son fils Clo assistent à une terrible scène. Un homme est assassiné sous leurs yeux. Ils ne peuvent rien faire pour l’aider. L’un de leurs pneus explose suite aux tirs des tueurs. Shep et Clo réussissent à se sauver et s’arrêtent plus loin pour changer leur pneu, devant l’hôpital. Devant celui-ci se trouve une boîte à bébés où l’on peut déposer ceux qui ne sont pas les bienvenus. Shep y découvre un nourrisson et une mallette remplie d’argent. Il pressent que cet enfant est lié à la scène violente à laquelle il vient d’assister. « Je m’aperçois plus ou moins que j’ai le démonte-pneu à la main. J’avance sans bouger pour ouvrir la boîte. C’est facile. Je prends le bébé et elle est aussi légère qu’une étoile. » Comment l’enfant est-il arrivé là ?

Jeanette Winterson est une grande amoureuse de la littérature, il n’est donc pas étonnant de la retrouver dans le projet de relectures de Shakespeare lancé par les éditons Hogarth. L’auteure a choisi de réécrire « Le conte d’hiver » et ce pour deux raisons. Tout d’abord, comme le début du roman le monte, le cœur de l’histoire est l’abandon et l’adoption d’un bébé. Comme elle l’avait raconté dans « Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? », Jeannette Winterson est elle-même une enfant adoptée, le sujet la touche donc tout particulièrement.

Ensuite, elle l’explique à la fin du livre, elle était intéressée par la thématique du pardon. « Le conte d’hiver » reprend le thème de la jalousie qui était déjà traité dans « Othello ». Léo, richissime businessman, pense que sa femme MiMi n’est pas enceinte de lui mais de son meilleur ami Xeno. Comme dans « Othello », la paranoïa transforme totalement Léo qui ici utilise les nouvelles technologies pour espionner sa femme avec une webcam placée dans leur chambre. Cette folle jalousie aura de graves conséquences mais contrairement à « Othello », l’histoire se termine par un pardon. Et, comme Jeanette Winterson l’explique parfaitement, Shakespeare explore le pardon dans ses dernières pièces. « Quant au temps qui pose toutes les limites, il nous offre notre seule et unique chance pour nous libérer de celles-ci. Nous n’étions pas pris au piège, finalement. Le temps peut se racheter. Celle qui a été perdue a été retrouvée… »

Jeanette Winterson s’inscrit fortement dans la lignée de Shakespeare. Au début du livre, elle propose un résumé de « L’original » et ensuite « La reprise ». Son livre prend un peu la forme d’une pièce de théâtre avec trois parties ponctuées d’entractes. Les personnages sont clairement reconnaissables et plongés dans l’époque contemporaine. L’intrigue se tisse entre le milieu financier, le milieu de la musique et celui des jeux vidéo. « La faille du temps » s’inscrit donc totalement dans notre époque contemporaine et Jeanette Winterson s’amuse à glisser dans son histoire des clins d’œil à Shakespeare et à elle-même.

« La faille du temps » est une nouvelle fois une reprise très intéressante de Shakespeare et Jeanette Winterson semble s’être beaucoup amusée à reprendre « Le conte d’hiver ».

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