Agatha Raisin and the vicious vet de M.C. Beaton

Agatha revient bien mécontente de ses vacances au soleil : elle pensait y retrouver James Lacey, son charmant voisin. Mais celui-ci a décidé de changer de destination en apprenant celle d’Agatha ! Heureusement pour cette dernière, un nouvel homme ténébreux fait son apparition à Carsely : Paul Bladen, le nouveau vétérinaire. Étonnamment, tous les animaux de compagnie des habitantes du village ont des problèmes de santé et la salle d’attente de Paul Bladen ne désemplit pas. Agatha a le privilège d’obtenir un rendez-vous au restaurant. Malheureusement, la neige empêche notre sémillante cinquantenaire de se rendre au rendez-vous. Le lendemain, Paul Bladen trouve la mort, il succombe à une injection de tranquillisant destiné initialement à un cheval. Agatha flaire le crime et se met donc à interroger ses voisins sur les secrets du beau vétérinaire. James Lacey se joint alors à elle pour mener l’enquête.

C’est un plaisir de retrouver Agatha Raisin dans le deuxième tome de ses aventures. Le personnage est toujours aussi drôle, toujours aussi maladroit (la scène dans les toilettes d’un pub est digne de Pierre Richard !), elle est toujours en quête d’un homme pour partager son quotidien campagnard et elle a toujours le don de se fourrer son nez là où il ne faut pas. De plus, le personnage devient de plus en plus attachant, elle se montre ici plus vulnérable, plus fragile.

L’enquête policière est plus aboutie que dans le premier tome qui servait de présentation des lieux et des habitants du village. Ici, l’auteur nous entraîne de fausses pistes en fausses pistes jusqu’à la résolution finale. Agatha n’enquête cette fois pas seule puisque James Lacey l’accompagne. Ce dernier trouve ce prétexte pour échapper à l’écriture d’un livre historique qui l’ennuie. Je ne sais pas si le duo va perdurer dans les tomes suivants mais il fonctionne parfaitement bien.

Ce qui est également plaisant dans ce tome, c’est le fait qu’Agatha commence à apprécier sa vie retirée dans les Cotswold. Lorsqu’elle vit un moment difficile, tout le village se mobilise pour la soutenir et l’entourer. Notre héroïne si snob dans le premier tome, réalise les avantages de la proximité et de l’amitié du voisinage et sent toute la chaleur que peut lui procurer la vie à Carsely. « Agatha Raisin and the vicious vet » marque le début de l’intégration de notre cinquantenaire à la campagne.

Toujours aussi anglais, toujours aussi drôle, ce deuxième tome installe et approfondit le personnage d’Agatha Raisin. Ce roman accompagnera parfaitement votre cream tea !!!

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Bilan livresque et films de mars

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Le mois de mars m’aura offert une belle pépite, un OLNI : « Le séducteur » de Jan Kjaerstad que je vous encourage vivement à ouvrir. Malheureusement, il faudra être très, très patient pour découvrir la suite qui n’est pas encore traduite. J’ai renoué avec le roman noir grâce à l’excellent « 911 » de Shannon Burke sélectionné pour le Prix du polar SNCF, avec Péneloppe Bagieu et le premier tome de sa bande-dessinée féministe, avec la charmante et drôle Agatha Raisin, avec mon cher Jérôme Attal dont je vous parle très rapidement et avec Irène Nemirovsky et son grinçant « Bal ».

Une belle moisson de films pour ce mois de mars :

Mes coups de cœur :

Un saut dans une piscine pas assez remplie fait basculer la vie de Ben qui se retrouve « tétraplégique incomplet ». On le suit de son réveil à l’hôpital au centre de rééducation. Fort heureusement, Ben va recouvrir petit à petit de la mobilité. Mais lui, qui rêvait de s’inscrire en STAPS, devra dire adieu à ses ambitions sportives. Ben c’est bien entendu Fabien Marsaud alias Grand Corps Malade. Le film est tiré de son livre. « Patients » sonne extrêmement juste. Grand Corps Malade et Mehdi Idir réussissent à éviter l’apitoiement, le voyeurisme et le mièvre. Mieux, ils nous font rire de l’infortune de cette bande de jeunes handicapés. La vanne est monnaie courante, chacun n’hésitant pas à chambrer les copains. « Patients » est un film d’une grande humanité qui rend également hommage au personnel médical qui accompagne au quotidien ces accidentés de la vie.

A Santa Barbara, en 1979, Dorothea éprouve des difficultés à élever son fils, Jamie, qui a 14 ans. Elle l’a eu tard, a maintenant la cinquantaine et est divorcée. Son fils lui reproche de se complaire dans sa solitude. Dorothea ne vit pourtant pas tout à fait seule, elle loue des chambres dans sa maison en rénovation : Abbie, une artiste trentenaire atteinte d’un cancer, William, l’homme à tout faire encore hippie. Il y aussi Julie, une voisine qui s’incruste régulièrement. Dorothea va demander à tout ce petit monde de l’aider à élever Jamie. « 20th century women » est le récit d’un changement d’époque, fini l’insouciance des années 70, le libéralisme va bientôt s’installer. C’est surtout un magnifique portrait de femme, Dorothea, qui est aussi émouvante qu’agaçante, aussi permissive que strict. Une femme complexe qui tente de donner la meilleure éducation possible à son fils et qui est magnifiquement interprétée par Annette Bening. Tout le casting est d’ailleurs parfait, les acteurs incarnent avec justesse ce patchwork de personnalités.

Et sinon :

  • Citoyen d’honneur de Mariano Cohn et Gaston Duprat : Le romancier Daniel Mantovani reçoit le prix Nobel. Son discours de remerciements n’en est pas vraiment un puisqu’il regrette ce qui prix qui signifie qu’il est devenu académique et respectable. Pour essayer de retrouver les origines de son écriture, il décide de retourner dans son village natal en Argentine où il n’avait pas remis les pieds depuis quarante ans. Son village compte célébrer dignement le retour de l’enfant prodigue. Rapidement, on comprend pourquoi Daniel n’était jamais revenu. Le village semble peuplé de personnages grotesques, hargneux et jaloux qui reprochent à l’écrivain sa réussite mais aussi les livres qu’il a écrit sur son village natal. Entre drôlerie et cruauté, le voyage de Daniel finit par tourner au cauchemar et au règlement de compte.
  • L’autre côté de l’espoir de Aki Kaurismäki : Deux destins se croisent dans le dernier film d’Aki Kaurismäki : Khaled qui fuit la Syrie et les bombardements d’Alep et Wikström qui fuit sa femme et sa vie de vrp de chemises. Tous deux reprennent tout à zéro. Khaled demande le droit d’asile à la Finlande. Wikström rachète un restaurant. C’est là que les deux hommes vont se côtoyer. On retrouve avec plaisir le charme rétro de l’univers de Kaurismäki, son humour pince-sans-rire, son économie dans les dialogues, le burlesque et son amour pour les vieux rockeurs finlandais. Ce qui est au centre de « L’autre côté de l’espoir », c’est l’humanité et l’entre-aide. La terrible situation de Khaled est balayée d’un revers de main par l’administration, il est impossible d’accueillir tous les réfugiés et c’est bien l’altruisme qui peut encore nous donner de l’espoir.
  • Chez nous de Lucas Belvaux : Pauline est infirmière dans le nord de la France , près de Lens. Son quotidien se déroule dans la précarité, la solitude de ceux qu’elle soigne à domicile. A l’approche de l’élection locale, Pauline est approchée par l’ancien médecin de la ville. Ce dernier lui propose de se présenter sous les couleurs du Bloc Patriotique, le parti populiste. Le film de Lucas Belvaux démonte les fonctionnements de l’adhésion à ce type de parti. Les mécanismes sont bien visibles, compréhensibles. Ils le sont peut-être un peu trop. Le côté pédagogique enlève du romanesque au film. Il n’en reste pas moins que « Chez nous » est un film nécessaire surtout au vue des différents sondages annonçant les résultats du premier tour de l’élection présidentielle.
  • Rock’n’roll de Guillaume Canet : Guillaume Canet se pose des questions sur son âge et sa vie tranquille après que sa nouvelle partenaire de tournage lui ait avoué qu’elle le trouvait plutôt dépassé et pas du tout rock’n’roll. L’acteur remet alors toute sa vie en question et commence à ausculter ses rides avec fièvre. Il fallait oser réaliser un film aussi proche de son quotidien où l’on se traite avec autant de férocité. Guillaume Canet se malmène, n’a pas peur du ridicule et n’hésite pas à nous faire rire à ses dépends. Il fustige cette mode de la jeunesse qui nous culpabilise tous lorsqu’une ride ou un cheveu blanc apparaissent. Marion Cotillard est extrêmement drôle dans son rôle d’actrice obsessionnelle et perfectionniste. Le seul défaut du film est que Guillaume Canet semble avoir du mal à l’achever, la fin possède certaines longueurs qui gâchent un peu le reste du film.
  • Le secret de la chambre noire de Kiyoshi Kurosawa : Jean arrive dans une grande maison de la banlieue parisienne. Il s’agit de son nouveau lieu de travail. Il doit seconder Stéphane, un photographe de mode. Celui-ci réalise également des portraits, inspirés du 19ème siècle, grandeur nature en daguerréotype mais uniquement de sa fille Marie. La photo parfaite demande de très longs et harassants temps poses. Une atmosphère inquiétante et mystérieuse entoure le père et la fille. L’ambiance spectrale est sans doute la plus grande réussite du film. Ce qui ne se voit pas est ce qui effraie le plus et Kiyoshi Kurosawa maitrise cela à la perfection. Mais le film est trop long (2h10), beaucoup trop long et on se lasse de cette histoire de fantômes qui n’en finit pas. De même, l’idée des portraits grandeur nature était très belle mais elle ne me semble pas être exploitée jusqu’au bout.

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Pour que rien ne s’efface de Catherine Locandro

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Le corps de Liliane Beaulieu, 65 ans, est retrouvé sans vie dans la chambre de bonne qui lui sert de logement. Elle est probablement morte depuis deux mois au milieu de bouteilles vides et de magazines de cinéma. Cette triste fin solitaire n’est que le point final d’une longue déchéance. Liliane a autrefois connu la gloire et les paillettes. En 1967, l’unique film, dans lequel elle a joué, est sélectionné pour le festival de Cannes. Son pseudonyme est Lila Beaulieu et sa beauté enchante les festivaliers. La jeune starlette, qui a fui le salon de coiffure de sa mère, se marie avec le réalisateur du film. Tous deux partent rapidement s’installer à Hollywood. Lila accouche de jumelles et s’ennuie copieusement à côté de la piscine. Aucune offre de travail ne lui est faite. Elle commence à boire, à tromper son mari. Son étoile vacille et elle s’éteindra définitivement après un terrible drame.

« Pour que rien ne s’efface » commence par la fin, par la mort de son héroïne. Devenue anonyme, pitoyable, Lila a peut-être mis fin à ses jours. Mais qui s’en préoccupe ? Catherine Locandro décompose le portrait de Lila à travers douze témoignages : ceux des personnes inconnues à Lila comme l’employé des pompes funèbres qui enlève le corps ou le médecin légiste,  ceux de proches comme son ex-mari, sa fille ou sa petite-fille. Tous apportent un point de vue contrastée sur Lila. Admirée, regrettée, détestée, Lila crée des réactions fort diverses. Cette manière de la présenter souligne bien le fait qu’une vie est constituée de rencontres, d’amour et de haine et que le regard des autres sur nous est toujours subjectif. Malgré une construction habile et une destinée romanesque, je suis restée en dehors du roman de Catherine Locandro en grande partie parce que je n’ai pas été touchée par le personnage de Lila.

« Pour que rien ne s’efface » présente le portrait contrastée et mélancolique d’une ancienne starlette de cinéma. Malgré son intéressante construction, je n’ai pas été emballée par ce roman.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson.

911 de Shannon Burke

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« Il est difficile d’expliquer cette transition à quelqu’un qui n’a pas vécu ça, mais lorsque vous n’arrivez plus à dormir, lorsque votre vie vous semble complètement vide, que vous croisez la mort tellement de fois qu’elle en devient  banale, que vous êtes dévoré par la culpabilité d’être vivant parmi les morts, alors vous finissez par devenir parfaitement insensible (…). de cette indifférence, qui n’est qu’une protection, découle un risque bien particulier du métier. Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. »  Après avoir raté son test d’entrée à l’école de médecine, Ollie Cross décide de confronter ses connaissances théoriques au terrain. Il choisit de devenir ambulancier à Harlem, l’un des quartiers les plus violents de New York en ce début des années 90. Son coéquipier est un ambulancier expérimenté, sans doute le meilleur du poste : Rutkovsky. Ollie est un bleu qui apprend rapidement. Il se fait accepter par l’ensemble de l’équipe d’ambulanciers : Verdis, le généreux, Hatsuru, le flegmatique, LaFontaine, le dangereux. Tous font face aux pires situations possibles : une diabétique qui a laissé son pied pourrir et qui appelle les secours parce que l’odeur la dérange ; le corps d’un homme décédé depuis longtemps dans son appartement et qui est rongé par les vers ; une camée atteinte du sida qui accouche seule chez elle. Cela fait beaucoup de violence et de misère sociale pour un jeune homme choyé comme Ollie.

Shannon Burke a lui même été ambulancier ce qui donne une évidente authenticité au quotidien qu’il décrit dans « 911 ». Les scènes qui se succèdent soulignent la difficulté du métier d’ambulancier dans un quartier comme Harlem à cette époque. Ollie et ses comparses doivent sauver des personnes qui les détestent, les insultent parce qu’ils représentent l’État qui les a laissés tomber. Comment continuer à accomplir son devoir devant tant de violence et de désespérance ? Ce que Ollie voit chaque jour le transforme, l’éloigne de ses proches, il est littéralement rongé par son métier. Deux solutions sont alors possibles pour ne pas sombrer : l’empathie totale ou l’indifférence. Ollie devra choisir entre les deux.

« 911 » ne tombe jamais dans le pathos, le misérabilisme face à la vie des habitants de Harlem. Le style très réaliste, chirurgical empêche cet écueil. L’écriture est rythmée, presque frénétique à l’image de la vie menée par ces ambulanciers.

Shannon Burke montre à travers son roman toute la complexité du métier d’ambulancier : il faut sauver des vies tout en n’y attachant pas trop d’importance. Un métier où le choix moral se pose chaque jour. Un roman vif, prenant qui va au plus près de la misère humaine.

Sélectionné pour le Prix SNCF du POLAR.

Culottées, tome 1 de Pénélope Bagieu

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Pénélope Bagieu nous propose, dans ce premier tome de « Culottées », quinze portraits de femmes hors du commun. Ces portraits avaient été pré-publiés sur un blog avant de paraître en volume.

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Chaque portrait occupe une dizaine de pages et montre les moments marquants dans la vie de ces femmes de caractère. Pénélope Bagieu souligne le courage de ces femmes capables à travers les siècles, les pays de dépasser les clivages et d’imposer leur volonté.

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Il y a des femmes célèbres comme Joséphine Baker, Margaret Hamilton qui jouait la méchante sorcière de l’Ouest dans « Le magicien d’Oz » ou Tove Jansson créatrice des Moumines. Les autres sont des inconnues que Pénélope Bagieu met en lumière : certaines dépassent les interdits comme Josephina Van Gorkum, jeune femme catholique qui en 1842 épouse un protestant ; d’autres savent surmonter leurs handicaps comme Clémentine Delait, la femme à barbe ou Annette Kellerman atteinte de la polio et qui devient nageuse, d’autres mènent des combats politiques comme Las Mariposas, des sœurs luttant contre la dictature de Trujillo ; d’autres enfin veulent la même place que les hommes comme Lozen, guerrière et chamane apache ou Wu Zetian qui deveint impératrice de Chine en 690.

C’est toujours avec beaucoup d’humour et un trait vif que Pénélope Bagieu nous présente ces destins de femmes exceptionnelles. Son propos féministe montre que le genre ne doit pas être un frein à la destinée des femmes. A la fin de chaque portrait, Pénélope Bagieu nous offre de superbes dessins peints en double page pour magnifier chaque femme. Merci à elle d’avoir exhumé les vies de ces femmes vraiment culottées !

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Le séducteur de Jan Kjaerstad

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En rentrant d’un de ses voyages, Jonas Wergeland trouve son épouse, Margrete, gisant dans le salon, abattue par la balle d’un Luger. Homme de télévision charismatique et envié, Jonas suscite également des haines tenaces. Tétanisé devant le corps de sa femme, il tente de comprendre ce qui est arrivé, ce qui dans sa vie riche d’événements a pu le mener à vivre ce moment crucial et tragique.

Il est totalement impossible de résumer ce roman de Jan Kjaerstad tant il est foisonnant et intriguant. A partir de la scène inaugurale, un narrateur mystérieux et omniscient va nous raconter la vie de Jonas. Comme dans une roue (thème récurrent du roman), chaque histoire nous ramène au moyeu central qu’est la découverte du corps de Margrete. A l’image des histoires de Shéhérazade dans les « Mille et une nuits » ou des arabesques labyrinthiques des tapis orientaux de la tante de Jonas, le narrateur saute d’un souvenir à l’autre, entrelaçant les époques et les personnages sur presque 600 pages. Mais le lecteur n’est jamais perdu car les aventures de Jonas se répondent, elles se font écho les unes aux autres et il faut saluer la construction virtuose du roman.

« Qu’est-ce qui relie donc entre eux les petits et les grands événements d’une vie ? Qu’est-ce qui en détermine le cours ? » C’est ce que cherche Jonas et ce que nous montre le narrateur. Chaque événement de la vie de Jonas prend un jour son sens, parfois par anticipation ! Les femmes qu’il croise enrichissent sa personnalité, ses talents et sont un des liens qui relient les histoires entre elles. La plus importante de toutes est sans doute Nefertiti, l’amie d’enfance, qui donne le goût de l’aventure à Jonas. Cela l’emmènera en Antarctique, dans le désert des Touaregs, sur les rapides du Zambèze, toujours à la recherche d’idées pour son émission. Et c’est toujours en Norvège qu’il revient, le pays tient une place essentielle du roman. C’est une entité, un personnage souvent frileux, replié sur des valeurs conservatrices que Jonas tente de combattre dans son émission « Thinking big ». Individu singulier, Jonas tente d’élever les spectateurs par ce média de masse qu’est la télévision. Contrairement à ce qui se pratique, Jonas parie sur l’intelligence de ses concitoyens. Un pari qui lui vaudra bien des critiques et des inimitiés.

« Le séducteur » est le premier tome de la trilogie écrite par Jan Kjaerstad dans les années 90. Un travail impressionnant, colossal qui est tout à la fois un roman initiatique, une fausse biographie, un roman d’aventures et d’amour. Composé d’une myriade d’histoires, ce roman est également un hymne à l’imagination, à la création. Fascinant, hypnotique, réjouissant, voilà encore une pépite littéraire dénichée pour nous par Monsieur Toussaint Louverture.

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette merveilleuse lecture.

Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (258)

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Chaque matin, je scrute la vue de ma fenêtre, petit rectangle qui délimite et cadre mon horizon. J’observe les saisons qui se succèdent, le ciel qui se dégage, devient de plus en plus bleu et qui, insensiblement, retourne au gris.

Je mesure le temps qui passe, il file si lentement que, sans ma vue, j’aurais l’impression d’être coincée dans une bulle atemporelle. Les jours se ressemblent, leur monotonie m’engourdit. Mais ma fenêtre me réveille. J’imagine ce que les autres font sous la pluie, sous le soleil. Je m’interroge sur les habitants de la maison au toit rouge. Qui peut bien vivre dans une telle maison ?

Depuis 15 ans, je leur ai inventé mille vies, mille métiers, mille péripéties. Hier, le couple de locataires était des ethnologues spécialistes de l’Afrique, toujours en partance, sans enfants. Ils reviennent ici, la maison est leur point de repère, leur point d’attache. Avant-hier, ils étaient plus ordinaires, le mari était un peintre en bâtiment daltonien d’où la couleur étonnante du toit !

Je laisse mon imagination divaguer devant ma fenêtre. Mon esprit s’évade loin, si loin.

Demain, je ne pourrai plus plonger mon regard par cette fenêtre. Demain, je rejoins le monde, je quitte la prison. Oserai-je aller sonner à la maison au toit rouge pour en rencontrer les locataires ?

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L’abandon des prétentions de Blandine Rinkel

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Jeanine, retraitée de l’Éducation Nationale en Loire-Atlantique, aime les rencontres. C’est en marchant, en allant au Super U pour faire ses courses, qu’elle fait la connaissance de Moussa, un demandeur d’asile syrien, Alvirah, une vieille algérienne, Kareski, un jeune homme d’Europe de l’Est, Sarah, une jeune camionneuse et bien d’autres encore. Jeanine les héberge dans l’ancienne chambre de sa fille, leur propose de les aider à apprendre le français, à faire des démarches administratives, les invite à boire un café. Malheureusement pour elle, ses rencontres s’avèrent éphémères et finissent mal comme avec Kareski qui termine son périple en région nantaise derrière les barreaux. Malgré les déceptions, l’amertume, Jeanine ne baisse pas les bras et continue à aller vers les autres. Modestement, humblement, Jeanine cultive sa part sensible, les petits riens qui construisent le quotidien. Discrètement, elle a choisi d’abandonner toute prétention sociale pour garder sa part de liberté.

« Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » se demande le post-it collé sur le frigo de Jeanine et c’est certainement la question que s’est posée sa fille, Blandine Rinkel, avant l’écriture de son premier livre. Ce qu’elle découvre en faisant le portrait de sa mère est la chose suivante : « Un dernier mot sur le mérite et la confiance : depuis que j’écris ces pages s’accroît ma toute banale conviction que chaque vie, même et surtout la plus anodine en apparence, vaut d’être écrite et pensée ; chacun de ceux qui ont honnêtement traversé ce monde est digne qu’on lui construise, à tout le moins rétrospectivement, une destinée, et non seulement car celle-ci confère du poids aux gestes, mais aussi parce qu’elle renseigne sur la manière dont chacun, mis en confiance, peut être aimé. Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment nous les aimons. »  En de courts chapitres, elle peint le portrait de sa mère. Blandine Rinkel souligne avec humour et tendresse les travers de cette femme divorcée, à la retraite et un peu seule.  Jeanine est parfois un peu ridicule de naïveté dans ses élans de générosité. C’est également une femme au manque de confiance en soi patent qui lui vient de son enfance rurale et qui sera un empêchement, une gêne sociale. Mais Jeanine a su faire de ce défaut une force, elle l’a contourné pour s’exprimer différemment, privilégiant ainsi les relations humaines à la réussite sociale.

« L’abandon des prétentions » est un premier livre particulièrement réussi rendant un vibrant et tendre hommage à Jeanine, la mère de l’auteur. Remarquablement et finement écrit, le dernier chapitre fait montre d’une belle et sensible humanité.

Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (257)

church© Emma Jane Browne

Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive, que…que…zut, c’est quoi déjà la suite ? Ah oui, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel…Pas la peine de me creuser la cervelle, je ne me souviendrai pas de la suite. J’aurais mieux fait d’être attentif au catéchisme plutôt que de faire les yeux doux à Catherine.

Enfin, il faut bien être honnête, c’est un peu tard pour me mettre à la religion. Même s’il y a quelqu’un là-haut, je doute qu’il me trouve crédible. Pas sûr qu’il soit très clément avec un impie comme moi.

Faut dire que cette fois-ci, j’y suis allé un peu fort côté péché. D’ailleurs, faudrait que j’accélère ma prière, ils ne vont pas tarder à me trouver. Me cacher dans une église… comme si cela pouvait me protéger… ça ne les arrête plus les flics de nos jours ! Me faire cueillir sur un prie-dieu, je trouverais ça presque cocasse !

Faut être honnête, je n’ai rien fait pour brouiller les pistes, j’ai agi sur un coup de tête. C’est bien la première fois que je suis si impulsif, j’suis plutôt un garçon posé en temps normal. Mais là, j’ai vraiment déconné, j’ai dépassé les bornes. Mais que voulez-vous, j’étais totalement à bout.

Toute une vie à devoir supporter les goûts de Catherine : Jean-Pierre Pernault le midi, Patrick Sébastien le samedi soir, Michel Drucker le dimanche après-midi. J’ai voulu lui faire plaisir au début, mon père me disait que pour faire durer un mariage il fallait savoir faire des concessions. On peut dire que j’en ai fait mais une fois l’engrenage enclenché, impossible de revenir en arrière. Je ne dis pas que j’aurais voulu regarder Arte toute la journée mais un peu de culture, de réflexion, ça m’aurait fait du bien.

La goutte d’eau, ça a été lorsqu’elle a voulu m’obliger à dîner en regardant l’émission d’Hanouna. Là, c’était trop, je n’ai pas supporté. J’ai attrapé ce que j’avais sous la main et j’ai frappé Catherine. Manque de pot, c’est avec une poêle en fonte que je l’ai assommée, ou plutôt tuée.

Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel….

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Buvard de Julia Kerninon

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« J’étais venu poser quelques questions négligeables, et elle m’a livré plus que je ne saurai jamais retranscrire. Cent seize cassettes de quatre-vingt-dix minutes. Cinq cent cinquante-quatre pages de notes périphériques. Papier et bande magnétique – sa vie. » Lorsque Lou, jeune étudiant de 21 ans, débarque chez Caroline N. Spacek dans le Devon, il n’imagine pas que son écrivain préféré va se livrer à lui comme à personne d’autre. A 39 ans, Caroline vit comme une recluse dans la campagne proche d’Exeter. Elle connaît le succès très jeune mais également la haine des critiques, des journalistes. Tout en reconnaissant son immense talent littéraire, ils lui reprochent la violence de ses mots. De livres en livres, Caroline N. Spacek est autant adulée que détestée, se sentant poursuivie, harcelée, elle s’est mise à l’abri dans la campagne anglaise. Lou n’est pas le premier admirateur à venir interroger Caroline sur son travail. Mais il est le seul à qui elle va entièrement se confier sentant chez lui une sensibilité, une douleur venue de l’enfance semblable à la sienne.

J’étais passée à côté de ce premier roman lors de sa sortie, ce sont les articles élogieux sur « Une activité respectable », le dernier texte de Julia Kerninon, qui m’ont mené à lui. Les deux livres parlent d’ailleurs de la même chose : l’écriture. Ce que Caroline raconte à Lou, c’est la manière dont elle a rencontré la littérature. Venue d’un milieu pauvre et brutale, elle n’était pas prédestinée à devenir écrivain. C’est une rencontre qui fait basculer sa vie, celle de Jude Amos, un poète et écrivain reconnu, qui l’embauche comme secrétaire. Caroline, comme un buvard, va absorber, assimiler et sublimer tout ce qu’elle apprend à ses côtés. A partir de ce moment, la littérature ne la lâchera plus. Et c’est un personnage dévorée par l’écriture, les mots que nous présente Julia Kerninon. Caroline vit pour et par la littérature, par ses livres. Sa créativité exclut totalement son entourage, ses maris successifs. Elle l’empêche d’être simplement au monde. Ce huit  clos est également le récit d’un passage de témoin. C’est au tour de Lou de devenir un buvard, à lui de se lancer dans l’écriture. Lou est le miroir de Caroline, celui dans lequel elle peut enfin se regarder.

« Buvard » est un premier roman brillamment écrit et composé. Rythmé par de courts chapitres, « Buvard » est un hommage éclatant à la littérature et à l’inspiration.