L’homme qui n’aimait plus les chats d’Isabelle Aupy

l-homme-qui-n-aimait-plus-les-chats-9782490834006_0

« Imagine une île avec des chats. Des domestiques, des pantouflards et des errants, qui se baladent un peu chez l’un, un peu chez l’autre, pas faciles à apprivoiser, mais qui aiment bien se laisser caresser de temps en temps. Et puis aussi, des qui viennent toujours quand on les appelle, des qui s’échappent la nuit pour funambuler sur les toits, d’autres qui rentrent au contraire pour se blottir contre soi. » Si les chats se sentent si bien sur cette île, c’est que les habitants y vivent de manière libre, dans le respect des autres et de la nature sauvage. Aucune contrainte ne s’y applique, chacun est venu là pour se retrouver, être enfin soi-même. Tout le monde se connaît et se côtoie sans heurts. Le jour où les chats disparaissent de l’île, une inquiétude gagne les habitants. Une menace ne va pas tarder à assombrir leur quotidien paisible.

« L’homme qui n’aimait plus les chats » est un texte court qui prend des airs de dystopie et de parabole. Ici le langage sera manipulé pour faire admettre une nouvelle réalité, pour contrôler et discipliner une population qui refusait de rentrer dans des cases. Isabelle Aupy montre ici la puissance des mots (on pense également à celle des images) qui peuvent modifier notre perception du monde. L’autrice nous appelle également à la vigilance. Ce n’est qu’après que l’on prend conscience de ce que l’on a perdu, de la liberté que l’on a laissé échapper. Il ne faut rien laisser passer, le moindre écart peut faire vaciller notre fragile démocratie. Isabelle Aupy en profite pour critiquer notre monde consumériste où l’envie s’est transformée en besoin et où l’on s’est éloigné de la nature.

« L’homme qui n’aimait plus les chats » est une dystopie originale qui met à l’honneur la liberté, l’altérité et nous demande de rester vigilants.

L’enterrement de Serge de Stéphane Carlier

9782749166483-475x500-1-61bcc2a75d5a0102462607

Ils sont peu nombreux ceux qui se sont déplacés pour rendre un dernier hommage à Serge Blondeau. Il y a Gilberte, sa mère, venue avec sa voisine et souhaitant faire une annonce importante à la fin de la journée. Brigitte, sa sœur, accompagnée de Bernard son mari et de leur fille, qui espère que sa mère va leur léguer sa maison du Creusot. Bernard, quant à lui, compte demander à la veuve de Serge, l’argent qu’il avait prêté à son beau-frère en 1998. Les voisins du défunt ont également fait le déplacement. Serge a eu une vie mouvementée, a fait des erreurs avant de vivre une vie paisible dans un mobil home en gagnant sa vie comme chauffeur de minibus dans un Ehpad. Pas de quoi susciter l’admiration mais l’enterrement de Serge ne sera peut-être pas aussi triste qu’il n’y paraît.

J’ai découvert Stéphane Carlier avec le charmant « Chien de Madame Halberstadt » où le personnage principal était déjà un loser. C’est ainsi que Brigitte et Bernard voient Serge qui était bien loin de leur vie bourgeoise. Absent, il sera le centre des conversations des différentes personnes présentes à son enterrement. Et au fur et à mesure de la journée, nous apprenons à découvrir Serge, sa rédemption et son bonheur simple et lumineux. Stéphane Carlier sait peindre des personnages qui sont agaçants pour certains mais surtout attachants. Cet enterrement se révèle truculent, agité et plein de surprises. Et comme dans « Le chien de Madame Halberstadt », la fin de l’intrigue est réconfortante, positive et joyeuse.

« L’enterrement de Serge » a moins de charme que « Le chien de Madame Halberstadt » mais il n’en reste pas moins plaisant à lire. Une comédie légère et sympathique.

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

007756101

Depuis le décès de la « moman », le père élève seul ses deux fils : Fus et Gillou. Il est ouvrier à la SNCF dans une Lorraine où l’industrialisation est à bout de souffle. Il continue à militer, à chanter l’Internationale avec le peu de camarades qui se déplacent encore dans le local du PC. Il fait ce qu’il peut le père pour tout mener de front et être là tous les soirs pour le dîner avec ses enfants. Il réussit parfois à les amener en vacances loin des mauvais souvenirs et de la douleur de l’absence. Malgré ses efforts, Fus, l’aîné, va bientôt prendre une route dangereuse et détestable. Il se désintéresse de l’école, fréquente des jeunes de l’extrême droite. De quoi faire imploser l’équilibre précaire que le père a essayé d’installer.

Laurent Petitmangin a écrit un premier roman juste et touchant qui plonge au cœur des relations de cette famille modeste. « Ce qu’il faut de nuit » est une histoire d’hommes, une histoire de taiseux, de pudiques qui s’aiment sans arriver à se le dire. On les sent indéfectiblement liés ces trois-là et rien ne semble pouvoir les séparer. Les choix de Fus vont pourtant ébranler ce noyau familial. Et ce que cela fait ressortir, c’est la profonde solitude du père qui se sent totalement perdu et ne sait pas quoi faire pour ramener son fils à la raison. Son profond désarroi est ce qui m’a le plus touchée durant la lecture. Son fils est devenu un étranger à ses yeux mais jamais il ne renoncera à lui.

Ce qui m’a énormément plu dans « Ce qu’il faut de nuit » est la manière dont Laurent Petitmangin entrelace l’intime et le politique. L’histoire de cette famille est aussi celle du territoire dans lequel elle s’inscrit. L’auteur exprime bien la désaffection des militants communistes, les fermetures d’usines, la possibilité de plus en plus acceptable et tentante de l’extrême droite, la nécessité de quitter la région pour réussir, avoir un avenir. L’histoire de cette famille raconte la faillite de la gauche dans les classes ouvrières. Et le désespoir du père vient aussi de ce constat.

Avec une écriture sobre et vibrante, Laurent Petitmangin dresse le portrait bouleversant d’un père perdu qui tente de sauver sa famille. Seules les dernières pages ne m’ont pas entièrement convaincues et j’aurais préféré que l’auteur s’arrête avant.

Seule en sa demeure de Cécile Coulon

009515258

Candre Marchère est un beau parti : riche, pieux, une réputation sans tâche, un vaste domaine. Amand Deville le considère comme le mari idéal pour sa fille Aimée. Au 19ème siècle, une jeune femme de 18 ans ne peut refuser une alliance aussi avantageuse, d’autant plus lorsqu’elle est encouragée par un père adoré. Aimée devient donc la femme de Candre et s’installe dans sa demeure nichée au cœur d’une dense forêt. « En voyant la demeure se dresser sur son flanc d’herbe courte, Aimée ne saurait décrire la couleur des murs, ni le nombre de pièces que pouvait abriter pareil lieu. Le château se fondait dans la végétation, comme s’il était né de la forêt, protégé par elle sans qu’elle le dévore, habillé par ses feuilles et ses plantes grimpantes, bourdonnant d’abeilles, et pourtant étincelant et propre comme les costumes et chevaux de Candre. » Dans cette grande demeure, Aimée va côtoyer Henria, la gouvernante, et son étrange fils Angelin. La solitude, les non-dits vont bientôt assombrir les journées de la jeune mariée.

Etonnamment « Seule en sa demeure » est le premier roman de Cécile Coulon que je lisais. L’autrice s’inspirant ici des romans gothiques, je ne pouvais absolument pas passer à côté. Elle respecte d’ailleurs parfaitement les codes du genre et convoque également le souvenir de « Rebecca » de Daphné du Maurier : une maison imposante, une servante unique et très présente, une première femme disparue jeune qui hante l’héroïne. Bien évidemment, Cécile Coulon s’approprie habilement les codes du roman gothique. Elle y insuffle de nouvelles thématiques et tout particulièrement celle du désir. Aimée découvre ce que signifie être mariée, sa sensualité s’éveille au contact de son mari mais pas seulement.

L’écriture de Cécile Coulon est élégante, très travaillée pour coller parfaitement à l’époque et au genre choisis. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Seule en sa demeure » mais j’ai un petit bémol. Même si les secrets semblent nombreux au domaine Marchère, même si la forêt est formidablement décrite et contribue à l’atmosphère du roman, j’aurais aimé que celle-ci soit plus sombre, plus inquiétante. La menace, qui s’affirme à la fin du livre, aurait mérité d’être plus appuyée tout au long du roman. La noirceur abyssale dans laquelle nous plongeait Lucie Baratte dans « Le chien noir » m’avait plus convaincue.

« Seule en sa demeure » m’a permis de découvrir enfin la plume de Cécile Coulon, j’ai dévoré son dernier roman et apprécié sa façon de revisiter le roman gothique même si j’aurais voulu que l’ambiance soit plus inquiétante.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette lecture.

La carte postale de Anne Berest

9782246820499-475x500-1

En janvier 2003, une étrange carte postale parvient au domicile de la famille Berest. Elle n’est pas signée et comporte quatre prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques, les grands-parents, tante et oncle de la mère d’Anne Berest. La carte est rapidement cachée dans un tiroir tant elle inquiète. Vingt ans plus tard, suite à un incident à l’école de sa fille où la question de l’appartenance à la religion juive est posée, Anne décide d’exhumer la carte postale et d’enquêter sur sa provenance.

Avant d’en arriver là, l’autrice nous raconte l’histoire de la famille Rabinovitch grâce au travail de recherche de sa mère. Comme dans de nombreuses familles juives au XXème siècle, leur histoire est celle de l’exil. Celui-ci commence en Russie qu’ils doivent quitter au moment de la Révolution. La famille s’éparpille entre la Palestine, Prague, Paris et Lodz. Dix ans après avoir quitté la Russie, Ephraïm et sa femme Emma s’installent à Paris où ils espèrent une vie meilleure, la naturalisation pour eux et leurs trois enfants : Myriam, la grand-mère d’Anne, Noémie et Jacques. Le chaos de l’histoire va les rattraper et les quatre prénoms sur la carte postale sont ceux des membres de la famille qui périront à Auschwitz en 1942. Seule Myriam échappera à ce funeste destin, pour le restant de ses jours, elle ne prononcera plus ces quatre prénoms, ni le mot juif.

« La carte postale » est le moyen pour Anne Berest de questionner ses origines et sa judéité. Que signifie être juif lorsque l’on n’en connaît ni les rites, ni la culture ? La littérature lui permet de redonner vie aux fantômes de sa famille, aux oubliés et de s’emparer de leur histoire tragique. La dimension pédagogique du livre est également importante. Il faut continuer à transmettre inlassablement et d’autant plus maintenant que les témoins directs des camps de concentration sont en train de disparaitre. Anne Berest rappelle notamment la manière insidieuse avec laquelle le régime de Vichy a petit à petit écarter les juifs de la société française, pour ensuite les rendre totalement invisibles, facilitant ainsi leur déportation.

« La carte postale » comporte une autre dimension, également passionnante, celle de l’enquête pour retrouver l’auteur de la fameuse carte postale. Le récit en est palpitant : Anne Berest passe par l’agence de détectives Deluc, fait appel à un graphologue nommé Jésus, retourne dans le village où vivaient ses arrières-grands-parents. Elle mêle à ce récit des messages envoyés à sa mère, à sa sœur Claire pour leur faire part de ses avancées. Toute cette partie du livre est aussi bouleversante que la première. Des coïncidences troublantes parsèment les découvertes d’Anne, une sorte de transmission invisible semble s’opérer entre les générations. Et le plus incroyable est qu’elle réussit à retrouver l’identité de l’auteur de la carte postale.

Dans « Gabriële », Claire et Anne Berest nous faisait découvrir leur arrière-grand-mère Gabriële Picabia (que l’on retrouve aussi dans ce livre). L’aînée poursuit son exploration de leurs racines dans « La carte postale » avec justesse et sensibilité. Un livre aussi nécessaire que poignant.

Marie-Claire de Marguerite Audoux

marie-claire-marguerite-audoux

Après la mort de leur mère, Marie-Claire et sa sœur furent abandonnées par leur père et amenées au couvent. Une fois là-bas, les deux sœurs n’eurent plus aucun contact, l’aînée n’ayant que peu d’affection pour sa cadette. Malgré la rudesse de la vie au couvent, Marie-Claire s’adapte, grandit sous le regard bienveillant de sœur Marie-Aimée. L’enfant découvre le plaisir de la lecture, de l’étude. Sœur Marie-Aimée aimerait la voir poursuivre des études et propose qu’elle travaille dans un magasin de modes où M. le curé pourrait venir régulièrement pour l’instruire. Mais la mère supérieure en décide autrement : Marie-Claire sera bergère dans une ferme de Sologne.

Grâce aux éditions Talents Hauts et leur collection « Les plumées », j’ai eu le plaisir de découvrir « Marie-Claire », premier Prix Femina que Marguerite Audoux reçu en 1910. Il a été vendu à 100 000 exemplaires à l’époque et pourtant je n’en avais jamais entendu parler. « Marie-Claire » est un roman autobiographique, l’autrice fut elle-même orpheline, bergère puis couturière. Son manuscrit, qu’elle gardait dans sa machine à coudre, finit par atterrir dans les mains d’Octave Mirbeau qui le fit publier (les éditions Talents Hauts ont d’ailleurs eu l’excellente idée d’ajouter à la fin la belle préface de l’édition de 1910 signée Mirbeau).

Marguerite Audoux nous raconte le destin d’une enfant, puis d’une jeune femme qui subit son destin avec courage et abnégation : elle passe de la demeure familiale au couvent, puis dans la ferme de Sologne où elle sera bergère puis domestique. Le texte est ancré dans le réel, dans la vie quotidienne de Marie-Claire. Et l’autrice sait se mettre à hauteur d’enfants (la jeune fille ne comprend pas certaines choses notamment ce qui se passe entre la sœur Marie-Aimée et le curé), elle ne réinterprète pas les évènements avec ses yeux d’adulte. Le récit de Marie-Claire est emprunt de sincérité et cela transparait dans le style. L’écriture de Marguerite Audoux est d’une grande simplicité, d’une grande économie de moyen et cela la rend très moderne. L’autrice sait également, en peu de mots, décrire ses personnages et leur donner de l’épaisseur. Quoique la vie réserve à Marie-Claire, le texte ne tombe jamais dans le pathos, la sobriété et la pudeur sont toujours de mise.

A la fin de « Marie-Claire », l’héroïne va tenter sa chance à Paris et je lirai avec grand plaisir la suite intitulée « L’atelier de Marie-Claire » également republiée dans la collection « Les plumées ».

Mission divine de Stéphane Durand-Souffland

Étienne et Sylvia parcourent la France en faisant de l’auto-stop depuis vingt ans. Ils vivent grâce à la gentillesse des habitants des villes et villages qu’ils traversent. Ils sont un peu particuliers, Sylvia se fait appeler Sa majesté et Étienne est roi d’Australie, général major supérieur de la légion française en boites à vœux. A ceux qui les croisent, ils expliquent être en mission divine. Leurs élucubrations amusent plus qu’elles n’inquiètent. Et pourtant, leur errance sur les routes départementales va tragiquement se terminer avec l’assassinant d’un petit garçon.

Stéphane Durand-Souffland, journaliste et chroniqueur judiciaire au Figaro, s’est inspiré d’un fait divers de 2008 pour son roman. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque et était remontée jusqu’au sommet de l’État. La thématique de son livre est d’ailleurs toujours d’actualité : faut-il juger les malades mentaux ? Un article du code pénal permet de ne pas le faire, les malades sont reconnus irresponsables pénalement et envoyés en asile psychiatrique. Stéphane Durand-Souffland, prend le temps de nous raconter l’histoire d’Étienne et les différents évènements qui ont conduit au drame. Et pourtant, il fut juger au tribunal, l’abolition de son discernement ne fut pas reconnue. Le roman est également intéressant car il dissèque le mécanisme de la justice, la manière dont le pouvoir et l’opinion publique peuvent l’influencer. Ici, est exigée une sanction exemplaire pour le meurtrier du jeune garçon. L’émotion suscitée par la violence de l’acte empêche les parents, l’opinion publique de comprendre que le meurtrier devrait ne pas être jugé et mis en prison. Mais l’auteur pointe bien l’absurdité d’un procès où les propos de l’accusé sont totalement incohérents et délirants.

Outre cette question passionnante de l’irresponsabilité pénale, j’ai beaucoup apprécié la façon dont Stéphane Durand-Souffland  croque en quelques mots les différents personnages de son histoire. Certains le sont avec humour et ironie (on reconnait d’ailleurs sans peine les personnalités publiques qui sont évoquées). Et il épingle également le cirque médiatique autour des faits divers (la visite des deux ministres chez les pauvres parents éplorés est édifiante). La justice ne devrait jamais être un spectacle.

« Mission divine » est un roman très intéressant et parfaitement bien mené sur la question de l’irresponsabilité pénale et le fonctionnement de la justice.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette lecture.

Blizzard de Marie Vingtras

147289_couverture_Hres_0

« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. » C’est la main d’un jeune garçon que Bess a lâché dans le blizzard qui sévit en Alaska. Mais que faisait-elle dehors avec l’enfant en pleine tempête ? Benedict, le père du garçon, se pose inlassablement la question. Il sait les dangers encourus dans une nature déchainée et hostile. Mais il n’a pas le choix, il part à la recherche de Bess et de son fils, aidé par Cole, pourtant réfractaire. Freeman, un autre habitant du coin, est trop vieux pour se lancer dans les recherches mais il reste en arrière au cas où Bess réapparaitrait. Benedict sait qu’il doit agir très vite pour espérer revoir son fils vivant.

« Blizzard » est le premier roman de Marie Vingtras et il a fait beaucoup parler de lui en cette rentrée littéraire. Et je me joins aux avis positifs sur ce livre qui m’a totalement embarquée. « Blizzard » est un récit choral qui mêle les témoignages de Bess, Cole, Benedict et Freeman. Ils ne parlent pas uniquement de la disparition de l’enfant qui les réunit. Chacun parle de ce qui l’a amené dans cette zone géographique dépeuplée et inhospitalière. Des blessures, des drames terribles émaillent les récits des différents personnages et expliquent leur volonté d’isolement par rapport au reste du monde. Leurs histoires se développent en parallèle au travers de courts et incisifs chapitres. Elles peuvent sembler sans rapport les unes avec les autres au départ mais les pièces du puzzle finissent par se mettre en place. Et c’est cette construction maîtrisée, qui fait grimper la tension au fil des pages, qui fait de « Blizzard » un grand roman. Il est addictif, intense et a une parenté évidente avec les romans américains. Le paysage, la tempête sont plus qu’un décor et ils sont magnifiquement décrits par Marie Vingtras, l’ambiance du roman noir s’allie au nature writing pour créer une intrigue captivante et singulière.

« Blizzard » est un huis-clos à ciel ouvert où les personnages sont prisonniers des conditions climatiques et doivent également les affronter. Des personnages ambigus et mystérieux, une tension dramatique continue, une construction maîtrisée, voila les ingrédients qui font du premier roman de Marie Vingtras un vrai plaisir de lecture.

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel

009257352

Laura fait une déposition au commissariat, elle explique ce qui lui est arrivée depuis qu’elle a choisi de revenir vivre dans la ville de son enfance. Adolescente, une carrière de mannequin s’était offerte à elle mais cette opportunité s’est peu à peu éteintela  au gré des photos de plus en plus dénudées. C’est auprès de son père, Max, que Laura a souhaité revenir. Lui, l’ancien boxeur aujourd’hui devenu chauffeur du maire, va essayer d’aider sa fille et ce faisant il va la mettre en difficulté. Max demande au maire, Quentin Le Bars, s’il pourrait intervenir pour que sa fille ait un logement.

Depuis vingt ans et la parution de « L’absolue perfection du crime », je me délecte de chaque roman de Tanguy Viel. Cette fois encore, je n’ai pas été déçue et j’ai retrouvé ce qui me plaît énormément chez lui. « La fille qu’on appelle » est un roman noir social qui aborde le thème de l’emprise, de domination, du rapport de force entre classes sociales. Comme le dit Laura, dans un monde normal (« Un monde où chacun reste à sa place. »), elle n’aurait jamais dû croiser la route de Quentin Le Bars. Mais la fatalité finit toujours par prendre au piège les personnages de Tanguy Viel  et elle les accule dans les cordes. L’ordre social est inébranlable et ceux qui ont le pouvoir finissent toujours par écraser ceux qui ne l’ont pas. L’atmosphère de ville de province, l’engrenage implacable dans lequel se trouve les personnages, évoquent les films de Chabrol comme les romans de Simenon.

La nouveauté est le point de vue par lequel Tanguy Viel nous raconte l’histoire de Laura et de Max. Jusqu’à présent, ses romans se déclinaient à la première personne du singulier alors qu’ici l’auteur utilise un narrateur extérieur. Ce dernier connait chaque recoin de l’âme des personnages, chaque soubresaut de leur conscience. Les liens, les interactions entre eux sont décrits avec une incroyable acuité qui donne de la densité, de la profondeur à chaque personnage.

Ce qui fait également la force de Tanguy Viel, c’est son écriture, toujours d’une concision remarquable et ici d’une grande virtuosité. Il manie les métaphores avec talent pour souligner, appuyer une situation mais également pour générer des images dans l’esprit de son lecteur. Les métaphores autour de la mer sont notamment très présentes. Grise, opaque, elle ouvre les horizons tout en submergeant totalement les personnages.

Dans « La fille qu’on appelle », Tanguy Viel se montre une nouvelle fois virtuose dans la construction et l’écriture de son roman. Avec empathie, il décrit le destin broyé de Max et Laura, victimes des jeux de pouvoir et de classes sociales.

Maison tanière de Pauline Delabroy-Allard

Maison-taniere-_couv_siteInternet

Pauline Delabroy-Allard, auteure du remarquable « Ça raconte Sarah », se réfugie seule durant deux étés dans la maison d’amis. A l’été 2017, elle y reste trois semaines durant lesquelles elle allie l’écoute d’un disque vinyle à l’écriture d’un poème. Une photo accompagne l’ensemble.

A l’été 2019, la situation de l’auteure a changé, son premier roman est un grand succès et elle a besoin de se reposer dans sa maison tanière. Elle s’allonge donc tous les matins, prend une photo du plafond de la pièce où elle se trouve et écrit un poème.

Ce recueil de poésie est un petit bijou mêlant joie, nostalgie et sensualité. Pauline Delabroy-Allard y parle des plaisirs simples de la vie, de la répétition heureuse de ses journées d’été teintées d’indolence. Seuls la musique très éclectique des vinyles, les animaux de passage et les bruits de la maison accompagnent ces moments contemplatifs.

Les textes se teintent également de mélancolie, les souvenirs de l’enfance, de l’adolescence affluent. Des thèmes plus graves émergent comme le manque de l’autre et de son corps, la maladie, la mort.

L’ensemble est intime, tendre, solaire et solitaire. La maison tanière, refuge qui protège du fracas du monde, est le creuset de splendides textes (Pauline Delabroy-Allard y a écrit une partie de « Ça raconte Sarah ») où l’émotion affleure sans cesse et nous touche immanquablement.