Bilan livresque et cinéma de novembre

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J’ai commencé mes lectures de novembre par un livre de saison : le formidable « Sombres citrouilles » de Malika Ferdjoukh, idéal pour frissonner durant la nuit d’Halloween. J’ai enfin pu découvrir « Eleanor Oliphant va très bien » que je souhaitais lire depuis sa sortie et qui n’a pas déçu mes attentes. Grâce aux conférences du forum Fnac, j’ai eu envie de découvrir « Le guetteur » de Christophe Boltanski qui dresse le portrait touchant de sa mère à travers une enquête. J’ai également sorti des tréfonds de ma pal la formidable « Partie de chasse » de Isabel Colegate et l’élégant « Lord Peter et l’inconnu » de Dorothy L. Sayers dont je vous parle très vite. Viendront également très bientôt des billets sur « Police » de Hugo Boris, en lice pour le prix SNCF du Polar, sur « Tenir jusqu’à l’aube » de Carole Fives que j’ai adoré et sur « L’origine du monde » où Claude Schopp nous dévoile l’identité et la vie du modèle de Gustave Courbet. Je ne vous parlerai pas de la BD consacrée à Monet qui est très belle et qui est plutôt destinée à un public qui ne connaîtrait pas du tout Monet.

Novembre est également le mois anniversaire de cette maison que j’ai un peu oublié de fêter….je me rattrape donc aujourd’hui ! 11 ans de blog, de livres, de films, de séries, d’expositions, le temps a passé si vite ! Je n’aurais jamais pensé tenir si longtemps. Même si l’envie de continuer est régulièrement questionnée, je suis néanmoins ravie d’avoir tenu si longtemps ! Merci à vous pour tous nos échanges et j’espère que vous continuerez à me suivre.

Passons au cinéma avec deux beaux coups de cœur :

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Yvonne est la veuve d’un flic héroïque. Elle est elle-même policière et chaque soir, elle vante les exploits de son mari à leur fils. Lors d’une enquête, elle découvre qu’en réalité son mari était un ripoux et qu’il a trempé dans le casse d’une bijouterie. Le problème, c’est qu’un homme innocent a été mis en prison : Antoine, joaillier de son état. Justement ce dernier sort de prison. Yvonne va alors essayer d’être son ange gardien. Mais son protégé va être compliqué à suivre. Antoine se comporte de manière quelque peu étonnante…

Je vous parlais le mois dernier du « Grand bain » en vous disant qu’il faudrait avoir plus de comédie française de ce niveau. Et voilà que Pierre Salvadori relève le défi en m’offrant la meilleure comédie de l’année. La rencontre entre Yvonne et Antoine va provoquer une cascade d’événements tous plus farfelus les uns que les autres. La présence d’Antoine rend la vie d’Yvonne totalement chaotique. Le jeune homme sort de prison en étant totalement enragé. Il ne supporte pas d’avoir fait de la prison pour rien et il retrouve avec difficultés le quotidien auprès de sa femme. Le film est rythmé, rocambolesque, absolument hilarant avec des touches d’émotions ( comme le retour d’Antoine chez lui que sa femme lui demande de refaire plusieurs fois). Pio Marmaï est dans une forme olympique et il est totalement déchaîné ! On découvre une Adèle Haenel parfaite pour la comédie, elle a un vrai talent burlesque. Je ne peux que vous conseiller d’aller voir cette réjouissante comédie qui vous permettra de voir le plus improbable et fantasque braquage de bijouterie.

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David a 24 ans et il papillonne entre deux petits boulots, sa sœur Sandrine, sa nièce Amanda et des flirts. C’est l’été, la vie est légère et douce. C’est la saison des pique-nique. David doit retrouver sa sœur et Léna, une jeune femme qu’il vient de rencontrer, au bois de Vincennes. David arrive en retard et découvre l’horreur : des terroristes ont tiré sur la foule, Sandrine est décédée.

Mikhaël Hers réalise avec « Amanda » un film profondément touchant et d’une grande délicatesse. La scène de l’attentat est rapidement évacuée car ce qui intéresse le réalisateur est la manière dont David va gérer la suite : à la fois la disparition brutale de sa sœur et la manière dont il va devoir s’occuper de sa nièce. Sandrine était une mère célibataire, le père de David et Sandrine est décédé et la mère a abandonné la famille depuis longtemps. A part une tante pleine d’empathie, David est seul avec Amanda. C’est ce duo qui est au cœur du récit : comment annoncer à une petite fille qu’elle ne reverra plus sa mère, comment s’occuper d’une enfant alors qu’on aimait l’insouciance, comment aimer après un drame violent ? Ce sont toutes ces questions que se pose David, tout en arpentant Paris qui est plus qu’un décor pour cette histoire. Vincent Lacoste est formidable dans ce rôle dramatique et totalement convaincant. Amanda est jouée par Isaure Multrier extrêmement touchante et lumineuse. « Amanda » est un très beau film sur deux êtres qui doivent s’apprivoiser après un drame.

Et sinon :

  • Frères de sang des frères D’Innocenzo : Mirko et Manolo sont amis d’enfance, ils ne se sont jamais quittés. Ensemble, ils se sont inscrits dans une école hôtelière. Un soir, les deux amis rentrent chez eux, ils bavardent, plaisantent et roulent trop vite. Leur vie bascule quand ils renversent un homme. Les deux jeunes hommes paniquent et s’enfuient. Le père de Manolo apprend par la suite que cette mort rend service au gang mafieux qui sévit dans cette banlieue de Rome. Les deux amis vont intégrer la mafia. « Frères de sang » est le premier film des frères D’Innocenzo et il est parfaitement réussi. Le film montre la rapidité avec laquelle Manolo et Mirko vont passer du mauvais côté et perdre totalement la tête. Les deux garçons sont issus d’un milieu populaire où la misère n’est jamais loin et où l’on hésite à se faire soigner en raison du prix. Le choix de l’argent facile et rapide semble évident pour ces deux jeunes hommes qui veulent s’en sortir et aider leur famille. Mais le film montre également qu’il n’est pas si simple de devenir un tueur, surtout quand on a un certain sens moral. Ici, la mafia est montrée de manière très réaliste, sans esbroufe. Andrea Carpenzano et Matteo Olivetti sont parfaits, intenses et touchants.
  • « Les animaux fantastiques : les crimes de Grindelwald » de David Yates : Quelques temps après sa capture, le sorcier Grindelwald réussit à s’évader de manière spectaculaire. Il tente d’attirer de plus en plus de sorciers à ces côtés pour dominer le monde. Pour atteindre son objectif, il lui faut attirer auprès de lui le jeune Credence qui cherche toujours le secret de ses origines. Le seul à pouvoir arrêter Grindelwald est Albus Dumbledore qui, pour une raison mystérieuse, refuse de le faire. Il envoie donc à sa place Newt Scamander et ses étranges compagnons. Le deuxième volet des « Animaux Fantastiques » de J. K. Rowling est toujours aussi éblouissant visuellement. Il commence superbement avec l’évasion de Grindelwald et se termine au cimetière du Père Lachaise pour une scène terrible qui rappelle les plus sombres moments de notre histoire. C’est un immense plaisir de retrouver cet univers fantastique et son personnage principal : Newt, toujours parfaitement incarné par Eddie Redmayne. Suivre Newt et ses amis est un véritable tourbillon de trouvailles, de créations visuelles. Néanmoins, j’ai trouvé les recherches sur les origines de Credence un peu artificielles. Au final, je me moquais un peu de connaître son identité ! Il ne faut néanmoins pas bouder son plaisir et profiter de la sobriété bienvenue du jeu de Johnny Deep !

 

  • « Un amour impossible » de Catherine Corsini : Rachel, jeune secrétaire, tombe amoureuse de Philippe, issu d’une bonne famille. Leur histoire d’amour semble idyllique. Mais Philippe n’a aucunement l’intention d’épouser une femme d’un milieu social inférieur. Rachel ne désespère pas et lorsqu’elle tombe enceinte, elle pense que Philippe assumera ses responsabilités. Il s’éloigne pourtant pour épouser une femme de son milieu. Rachel cherchera pourtant à lui faire reconnaître sa fille. « Un amour impossible » de Catherine Corsini est adapté du livre de Christine Angot. Il montre un amour toxique, celui de Philippe pour Rachel et ensuite pour leur fille. Niels Schneider, que je regrette de ne pas avoir plus souvent, interprète avec un talent fou cet homme froid qui prend plaisir à humilier, à détruire ces deux femmes. L’histoire est aussi celle de la relation mère-fille, fusionnelle puis de plus en plus distante et tendue. Virginie Efira est remarquable, lumineuse et qui joue de manière très fine les nombreuses déceptions engendrées par sa relation avec Philippe. La dernière partie du film, quand la fille du couple est adulte, m’a moins convaincue, elle m’a semblé bien longue au regard du reste du film.

La partie de chasse de Isabel Colegate

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Automne 1913, à Nettleby Park dans l’Oxforshire, va se dérouler l’une des chasses les plus importantes et les plus appréciées d’Angleterre. Sir Randolph a réuni sur ses terres quelques-uns des meilleurs tireurs du royaume comme Lord Hartlip qui termine toujours avec le plus beau tableau de chasse. En tout, ce sont une douzaine de convives qui résident à Nettleby Park durant les vingt quatre heures de la partie de chasse. Ce qui ravit Minnie qui a le goût des mondanités contrairement à son mari, Sir Randolph. La famille, les relations sont entourées de serviteurs tous plus zélés et affairés afin que le séjour et la chasse se déroulent dans les meilleures conditions. Pourtant, un drame couve.

« La partie de chasse » a été publié en 1980. Isabel Colegate est la descendante d’une des vieilles familles britanniques dont elle parle dans son roman. Elle l’écrit à une période où l’on redécouvre ces grandes familles aristocratiques et où sont créées des sociétés de protection de leurs manoirs et demeures. L’auteure parle d’un monde de convenances, de mœurs qui a peu à peu disparu à la suite des deux guerres mondiales. Elle montre les prémices de la chute de l’aristocratie britannique. Elle fait planer dès le départ un voile funeste sur sa partie de chasse : « Ce fut une erreur d’appréciation qui provoqua la mort d’un homme. Ces événements se déroulèrent au cours de l’automne qui précéda ce que l’on appela alors la grande guerre. » Ce drame, qui se déroule à la fin du livre, préfigure les horreurs de la première guerre mondiale et la fin d’une classe sociale. Bientôt, il n’y aura plus aucune partie chasse à Nettleby Park. Une sourde inquiétude se fait sentir durant la lecture, un suspens quant à l’identité de la victime. Isabel Colegate nous montre ce qui va bientôt disparaître : les changements de vêtements au moins cinq fois par jour, le tea-time même pendant la chasse, le décompte des animaux tués, l’organisation précise de la chasse par le garde-chasse du domaine, le ballet des domestiques. Isabel Colegate montre bien les différentes couches sociales qui composent la propriété, elle nous montre l’envers du décor. Julian Fellowes s’en est inspiré pour le scénario « Gosford Park » et  pour sa série « Downton Abbey ».

« La partie de chasse » est un roman dense : beaucoup d’intrigues, de destinées, de petits drames vont se nouer. Il y a également une large galerie de personnages, on s’y perd un peu au début mais cela ne dure pas : des héritiers, un banquier, des enfants, le garde-chasse, les rabatteurs, les domestiques. Certains ne sont pas sympathiques du tout comme Lord Hartlip prêt à oublier le fair-play pour augmenter son tableau de chasse. D’autres sont extrêmement  attachants comme Sir Randolph, baronnet mélancolique au sens de l’honneur très marqué et qui respecte son personnel ; Cicely, la petite fille de Sir Randolph, qui s’affranchit des règles en discutant amicalement avec sa femme de chambre et qui ne se mariera qu’avec un homme à la moralité irréprochable ; Osbert, le petit frère de Cicely, incarne l’innocence de l’enfance et dont la solitude est très touchante ; M. Glass, le garde-chasse, extrêmement professionnel et qui s’inquiète de l’avenir de son fils. La moralité n’a rien à voir avec le milieu social et c’est aussi ce que souligne Isabel Colegate à travers son roman.

« La partie de chasse » dépeint avec subtilité et ironie la fin annoncée de l’aristocratie britannique.

Killing Eve / Sharp Objects

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Eve Polastri travaille pour le MI5 et s’ennuie derrière son bureau. Une série de meurtres particulièrement violents aiguise sa curiosité. Elle étudie le profil possible de l’assassin et en conclue qu’il s’agit d’une femme. Elle garde sa théorie pour elle, jusqu’à ce qu’on lui confie la surveillance du seul témoin de l’assassinat d’un homme politique russe à Vienne. Eve pressent qu’il s’agit de l’œuvre de sa tueuse. Sa théorie arrive aux oreilles du MI6 qui décide de mettre en place une cellule pour traquer cette tueuse qui sévit de manière très efficace à travers le monde.

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« Killing Eve » est la nouvelle série de la scénariste anglaise Phoebe Waller-Bridge. Elle est l’auteur d’une série que j’avais beaucoup appréciée et dont je ne vous avais pas parlé : « Fleabag » qui était le portrait d’une trentenaire londonienne mal dans sa peau. Une comédie qui était crue, grinçante, intime, sensible et totalement irrésistible ! Phoebe Waller-Bridge s’essaie cette fois au thriller d’espionnage et c’est à nouveau une réussite.

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Certes, le scénario n’est pas extrêmement novateur mais il est parfaitement efficace. En revanche, ce qui fait l’intérêt de « Killing Eve » est son duo de personnages centraux. Comme pour « Fleabag », Phoebe Waller-Bridge a choisi de mettre les femmes à l’honneur et ce sont deux personnages atypiques et détonants. Eve Polastri est une femme au quotidien tranquille, elle n’a pas d’enfants mais elle adore son mari. Cette vie plan-plan commence à la lasser et Eve ne rêve que d’actions, d’une vie professionnelle mouvementée. Elle n’hésite donc pas une seconde quand on lui propose de poursuivre sa tueuse et met de côté, sans vraiment de remords, son mari. Face elle, on découvre Villanelle, une jeune femme psychopathe, engagée pour tuer par de mystérieux employeurs. C’est une jeune femme qui fait preuve d’un grand sang-froid et d’intelligence quand elle exécute ses contrats mais qui en dehors, est totalement fantasque et enfantine. Ce qui est intéressant dans la série, c’est la relation qui se noue entre Eve et Villanelle, une relation trouble, ambigüe. Elles jouent au chat et à la souris et les rôles s’inversent tout au long de la série. Les deux femmes sont également tenaces, obstinées et ne sont pas prêtes à lâcher leur proie. Eve et Villanelle sont interprétées par deux formidables actrices : Sandra Oh et Jodie Comer, leur duo fonctionne à merveille.

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« Killing Eve » est un thriller efficace, maîtrisé, féministe et imprégné d’humour noir. Vivement la saison 2 !

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Camille Preaker est journaliste à St Louis. Son chef décide de l’envoyer à Windgap dans le Missouri où une jeune femme a été assassinée et une autre portée disparue. Il sait très bien que Windgap est la ville natale de Camille et il espère qu’aller là-bas lui permettra  de résoudre certains de ses problèmes. Elle est en effet extrêmement mal dans sa peau, elle boit plus que de raison et se scarifie le corps. Elle ne porte d’ailleurs que des vêtements lui couvrant entièrement le corps. C’est donc à contrecœur que Camille se rend à Windgap où elle devra affronter une affaire de meurtres et son passé.

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« Sharp objects » est adapté du premier roman de Gillian Flynn. Son ambiance poisseuse, torturée et délétère m’a fait penser à celle de la première saison de « True Detective ». Nous sommes ici également dans une petite bourgade du sud des États-Unis à l’atmosphère étouffante. Chacun sait tout sur ses voisins mais le mutisme est de mise face à ceux qui enquêtent. Dans le cas de « Sharp objects », le shériff du coin a l’air d’en savoir autant que ses administrés mais il se garde bien de communiquer quoique ce soit au flic venu enquêter sur place. L’ambiance est malsaine, les habitants se repaissent de célébrations sur les victoires du Sud pendant la guerre de Sécession. Il n’y a pas que Camille qui est rongée par le passé.

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« Comme « Killing Eve », « Sharp objects » est une série qui se consacre entièrement aux femmes, les personnages masculins restent en marge de l’histoire. Et plus précisément, la série s’interroge sur la violence faite aux femmes, qu’elles subissent et qu’elles infligent. Au cœur du récit, on trouve Camille, sa mère Adora et Amma, la demi-sœur de Camille. Un trio qui transpire le malaise. Comme je le disais plus haut, Camille est fragile psychologiquement et en découvrant sa mère, on comprend mieux pourquoi. Adora est issue d’une famille riche, sa demeure (typique du sud esclavagiste) est la plus grande de la ville. Elle est respectée et son image est toujours impeccable et lisse. Dans l’intimité, elle est toxique pour ses filles, elle les couve de manière outrancière, elle les oppresse d’attentions. Adora en veut à Camille de lui avoir échappé en allant à St Louis. Amma est une jeune fille modèle mais quand le soir tombe, elle se transforme en jeune femme délurée qui boit énormément comme sa demi-sœur. L’alcool sert de psychothérapie dans la région ! Tout se joue entre ces trois femmes et une quatrième qui vient du passé, l’autre demi-sœur de Camille morte à l’âge de 14 ans. Le passé et le présent ne sont pas très réjouissants pour Camille. Les trois actrices, Amy Adams, Patricia Clarkson et Eliza Scanlen, sont éblouissantes et participent grandement à la réussite de la série.

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« Sharp objects » est une série particulièrement sombre à l’atmosphère délétère qui explore les relations et la psychologie de trois femmes. La résolution de l’enquête est absolument glaçante et si vous voulez y assister il faut attendre la fin du générique du dernier épisode.

 

Le guetteur de Christophe Boltanski

Après le décès de sa mère, le journaliste Christophe Boltanski vide son appartement avec sa sœur. C’est là qu’il découvre une pochette remplie de débuts de romans policiers, l’un d’eux, le plus abouti, s’intitule « La nuit du guetteur » en hommage à un poème de Guillaume Apollinaire. Christophe Boltanski ne garde que cette pochette et quelques cahiers où sa mère écrivait aussi bien ses comptes que des remarques sur ses journées. Ces découvertes poussent l’écrivain à s’interroger sur sa mère, cette femme mystérieuse et énigmatique même pour ses propres enfants.

Au travers du « Guetteur », l’auteur suit deux fils narratifs, deux époques dans la vie de sa mère : celle de sa jeunesse et celle de sa vieillesse. Son enquête lui fait rencontrer d’anciens voisins, la psychiatre de sa mère ou des personnes l’ayant connue à l’époque de ses études. Ces deux moments dans la vie de sa mère sont des découvertes pour Christophe Boltanski. Lorsqu’il vide son appartement, il découvre que sa mère ne sortait quasiment plus. Elle vivait recluse, calfeutrée au milieu de piles de vieux journaux, de documents administratifs et de cendriers plein à craquer. « Enfermée chez elle, derrière ses murs étanches, dans sa prison sans lucarne que faisait-elle ? Comment meublait-elle ses journées ? Suivait-elle un programme ? Avait-elle ses habitudes ? Une routine ? Paperasses le matin, shopping l’après-midi, promenade et lecture le soir ? Respectait-elle encore des horaires dès lors qu’elle ne participait plus au processus de production ? Depuis combien de temps vivait-elle entre parenthèses, hors du temps social ? » Elle consignait dans ses cahiers des coups de téléphone étranges, des bruits dans son appartement, des objets qui changeaient de place? Était-elle espionnée ou était-elle totalement paranoïaque ?

La réponse à cette question peut se trouver dans sa jeunesse dans les années 50-60. Elle conquiert alors son indépendance, habite un petit appartement dans Paris, fréquente les cafés de St Michel et Odéon. C’est là qu’elle rencontre des militants du FLN et qu’elle devient l’un de leurs porteurs de valise. Elle cache même l’un de leurs chefs dans son appartement. Christophe Boltanski montre bien à quel point l’époque était trouble, paranoïaque. Chacun se pense observé, suivi. D’ailleurs, l’auteur a beaucoup de mal à retrouver des témoins de cette époque se souvenant de sa mère. Elle semble ne pas avoir laissé de traces, elle est comme un personnage de Patrick Modiano, insaisissable et fantomatique.

Au travers de son enquête, Christophe Boltanski cherche l’impossible : connaître sa mère. Il se heurte à l’insoluble mystère que représente l’autre même lorsqu’il s’agit d’une personne proche. Christophe Boltanski nous livre un portrait touchant de cette inconnue qu’était sa mère. 

 

 

 

Feuillets de cuivre de Fabien Clavel

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Paris, 1872, dans le quartier de l’église de St Sulpice, une prostituée a été atrocement mutilée. Les gardiens de la paix Ragon et Zehnacker doivent mener l’enquête. Le premier est un novice et supporte difficilement la vue d’un cadavre. Malheureusement pour lui, celui-ci ne sera pas le dernier. D’autres prostituées subiront le même sort, toujours dans le 6ème arrondissement et toujours venant de la même maison close. Les deux gardiens de la paix vont rapidement découvrir que politique et magie seraient liées dans cette série d’assassinats.

« Feuillets de cuivre » est un livre pour le moins surprenant et passionnant. Tout d’abord, sa construction est assez inhabituelle. Le roman est constitué de deux grandes parties, l’ensemble couvrant les enquêtes de Ragon de 1872 à 1912. Chaque chapitre correspond à l’enquête d’une année. La première partie nous propose une série d’enquêtes, toutes indépendantes et dissociées. Le lecteur a alors l’impression de tenir un recueil de nouvelles policières, toutes sombres et originales. Mais que nenni ! Fabien Clavel a bel et bien écrit un roman et c’est ce que nous montre la seconde partie. Dans celle-ci, Ragon doit affronter un terrible ennemi, une sorte de Moriarty. C’est ce dernier qui permet de tout relier ensemble et qui est le fil rouge du livre. La première partie est le socle de ce qui va se dérouler dans la seconde. Voilà ce que j’appelle une construction brillante et étonnante.

« Feuillets de cuivre » est qualifié, sur la quatrième de couverture,  de « Mystères de Paris » steampunk. Je rassure ceux que la SF pourrait refroidir, le côté steampunk est vraiment très léger et très subtilement amené. Au lieu de la vapeur classique, Fabien Clavel met plutôt au centre du roman l’éther que l’on retrouve régulièrement au centre des affaires policières. La substance se trouve utiliser de manière inattendue comme dans des ampoules par exemple. L’auteur joue également avec la distorsion du temps (dans l’excellent chapitre « Tourbillon aux trois ponts d’or »), la magie et le surnaturel. Mais toujours par petites touches ce qui surprend le lecteur car le reste des intrigues est très réaliste, très ancré dans des faits historiques réels (affaire Dreyfus, mort de Félix Faure dans des conditions douteuses, expos universelles de Paris de 1889 et 1900).

Le personnage principal est lui aussi inattendu. Ragon, qui commence gardien de la paix et finit commissaire divisionnaire, est un colosse gargantuesque. Il est grand et de plus en plus obèse au fur et à mesure des enquêtes. Son physique et les problèmes qu’il engendre, tiennent une place importante dans les différents récits. Mais ce qui le rend unique en son genre est sa façon de résoudre ses enquêtes. Ragon résout tout grâce aux livres. Pour lui, tout est dans les livres et c’est un lecteur compulsif à la mémoire phénoménale. Le roman est donc truffé de références littéraires (Maupassant, Hugo, les Goncourt, Verne, Flaubert, Leroux, etc…) et Ragon est lui même une évocation de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot.

« Feuillets de cuivre » est vraiment un livre inclassable, entre policier réaliste, steampunk et hommage à la puissance de la littérature.

 

Eleanor Oliphant va très bien de Gail Honeyman

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Eleanor Oliphant travaille dans une entreprise de design mais dans la partie administrative. Sa vie est parfaitement réglée, ordonnée. Elle travaille toute la semaine et quand arrive le vendredi soir, elle achète une pizza chez Tesco (elle voue un culte à cette chaîne de magasins !) et boit de la vodka jusqu’à l’effondrement. Elle ne voit ni ne parle à personne durant le weekend. « J’ai toujours été très fière de mener ma barque seule. Je suis une survivante – Je suis Eleanor Oliphant. Je n’ai besoin de personne, il n’y a pas de grand vide dans mon existence, il ne manque aucune pièce dans mon puzzle. Je suis auto-suffisante. En tout cas, c’est ce que j’ai toujours pensé. Mais hier soir, j’ai trouvé l’amour de ma vie. Quand je l’ai vu entrer sur scène, j’ai su que c’était lui. » Eleanor s’amourache d’un petit chanteur sans envergure et décide de changer d’apparence pour se faire remarquer de lui. Sur sa route, elle va croiser Raymond, l’informaticien de sa boîte. Et c’est sa relation avec lui qui va réellement changer la vie d’Eleanor Oliphant.

« Eleanor Oliphant va très bien » est le premier roman de Gail Honeyman et c’est un  délicieux vent de fraîcheur. Eleanor est un personnage atypique et très drôle. Elle est en perpétuel décalage avec les personnes qu’elle côtoie au quotidien. Elle n’a pas les mêmes codes, pas les mêmes centres d’intérêt. Et Eleanor dit tout haut ce qui lui passe par la tête sans aucune barrière. Son problème d’interaction et d’inadaptation donne lieu à des scènes particulièrement cocasses. Mais cela la place également à l’écart et la fait passer pour quelqu’un de totalement barrée ! Ce qui frappe dès le début du roman, c’est l’immense solitude du personnage central.

La tonalité du roman, légère et amusante au début, s’assombrit au fur et à mesure que l’on découvre les raisons pour lesquelles Eleanor se comporte de façon étrange. Et le livre de Gail Honeyman est un roman d’apprentissage. Celui de Eleanor qui doit se libérer de son passé pour enfin apprécier la vie. Grâce à Raymond et à d’autres personnes qu’elle rencontre, Eleanor apprend à communiquer, à interagir avec autrui et à en tirer de la joie. Le roman de Gail Honeyman place la bienveillance au cœur de son intrigue. L’amitié de Raymond et des autres brise la carapace d’Eleanor pour l’entourer de douceur.

« Eleanor Oliphant va très bien » est un roman lumineux, tendre et drôle à la fois. Le personnage principal, atypique et attachant, fait toute la réussite de ce premier roman.

Le serpent de l’Essex de Sarah Perry

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Londres, 1890, après le décès de son mari violent, Cora Seaborne quitte Londres pour l’Essex avec son fils Francis et la nourrice de celui-ci, Martha. La jeune femme a toujours été fascinée par la paléontologie et elle espère faire de belles découvertes dans la région d’Aldwinter. Des amis la recommande aux bons soins du pasteur de la petite ville, William Ransome. Cora et Will deviennent d’excellents amis, même si leurs croyances sont opposées. Celles-ci vont d’ailleurs être mises à rude épreuve. La région serait attaquée et sous l’emprise d’un monstre mythique qui vivrait dans l’estuaire du Blackwater : le Serpent de l’Essex.

« Le serpent de l’Essex » de Sarah Perry est à l’image de sa splendide couverture : flamboyant et dense. La romancière aborde de nombreuses thématiques : les croyances, la place de la femme, la médecine, les progrès sociaux, etc… Will et Cora sont entourés d’une myriade de personnages secondaires mais qui ont tous une vie propre, une épaisseur qui les rendent attachants comme le Dr Luke Garrett qui s’humanise au fil des pages, George Spencer l’amoureux et ami indéfectible, Francis le fils étrange de Cora (probablement est-il atteint d’une forme d’autisme), Martha la bienveillante socialiste. Tous forment un magnifique ensemble, un foisonnement autour de Cora.

L’intrigue se déroule à une époque charnière ce qui est parfaitement montré dans le roman. Nous sommes à la fin de l’ère victorienne, l’époque est en train de changer. La médecine, incarnée par Luke Garrett, est en train de progresser à une vitesse prodigieuse. Le Dr Garrett est un chirurgien audacieux qui tente des opérations novatrices. Martha, quant à elle, incarne le progrès social. Elle lutte contre le mal-logement, pour faire évoluer les lois obligeant les plus démunis à avoir une moralité irréprochable pour obtenir un logement. Mais l’époque oscille entre l’obscurité et la lumière. L’époque victorienne n’est pas débarrassée des scories du passé et de vieilles croyances subsistent comme celle du serpent de l’Essex qui effraie encore la région. Il est comme le symbole de cette époque inquiète, anxieuse pour le présent alors qu’elle a foi en l’avenir.

Cora fait bouger les lignes en ce qui concerne la place des femmes. Libérée de son mari, elle compte vivre comme elle l’entend. Fini le charme et la coquetterie, Cora parcourt la campagne de l’Essex les cheveux dénoués, avec des vêtements informes et des grosses bottes ! Elle se sait mauvaise épouse et mère, il lui semble préférable de se consacrer à la paléontologie. Sa relation avec Will Ransome lui montrera que tout n’est pas aussi simple et définitif.

Dans une ambiance brumeuse et mystérieuse, Sarah Perry brosse le portrait d’une époque en pleine mutation et d’une héroïne qui se libère des carcans. Il m’a fallu quelques chapitres pour bien rentrer dans l’intrigue et la construction du roman mais j’ai ensuite été totalement captivée.

La servante écarlate de Margaret Atwood

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Depuis la fondation de la république de Gilead, Defred est au service du Commandant et de son épouse. Elle est une servante écarlate, une femme fertile qui doit permettre à ce couple d’avoir un enfant. Suite à une catastrophe, le taux des naissances est en chute libre. La république de Gilead a donc pris les femmes les plus fertiles, les a formées pour qu’elles deviennent des esclaves sexuelles au service des familles les plus importantes. Leur formation s’apparente à un lavage de cerveau pour les rendre dociles et leur faire oublier leurs vies d’avant. Les servantes écarlates doivent oublier jusqu’à leur propre nom. « Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, cela ne sert qu’aux autres. Mais ce que je me dis est faux, cela a de l’importance. Je garde le savoir de ce nom comme quelque chose de caché, un trésor que je reviendrai déterrer, un jour. Je pense à ce nom comme à quelque chose qui serait enfoui. Ce nom a une aura, comme une amulette, un talisman qui a survécu à un passé si lointain qu’on ne peut l’imaginer. » Le passé de Defred ne cesse de la hanter, pourra-t-elle continuer à tenir son rang alors qu’elle ne rêve que de s’en échapper ?

« La servante écarlate » a été publiée pour la première fois en 1985. La série de Bruce Miller a permis au roman de Margaret Atwood de connaître un succès planétaire. Il est même devenu un manifeste anti-Trump contre la misogynie du président des Etats-Unis et contre les menaces qui planent sur les droits des femmes. Il était donc grand temps que je découvre ce roman de Margaret Atwood dont j’apprécie beaucoup le travail.

Le roman de Margaret Atwood est souvent comparé à « 1984 » de George Orwell. Les deux romans sont en effet des dystopies qui montrent un régime totalitaire. Les deux ont également en commun le fait de montrer une situation plausible, un futur sombre qui pourrait bien advenir. Margaret Atwood souligne d’ailleurs dans la postface du livre qu’elle n’a souhaité mettre dans son livre que ce que l’humanité avait déjà fait à travers l’histoire. « Je ne voulais pas me voir accusée de sombres inventions tordues, ou d’exagérer l’aptitude humaine à se comporter de façon déplorable. » Et c’est sans aucun doute cette véracité qui rend « La servante écarlate » si glaçant.

Le récit de Defred se fait à la première personne du singulier, elle nous raconte son quotidien monotone, paranoïaque puisqu’elle ne peut faire confiance à personne. Durant son récit, elle repense à sa vie d’avant, celle où elle avait un mari et une petite fille. Elle nous explique comment la république de Gilead s’est peu à peu mise en place, comment des fanatiques religieux ont pis le pouvoir. Et comme tout pouvoir totalitaire et religieux, la république s’en prend aux femmes en leur supprimant leurs comptes en banque, leurs possibilités de travailler, d’aller à l’école. L’étape suivante est de faire de certaines d’entre elles des instruments de procréation pour les dignitaires du régime. Une oppression contre les femmes qui est malheureusement toujours d’actualité dans les zones de conflit. Et même dans les démocraties, on sait que les droits des femmes sont toujours fragiles, sans cesse menacés. Il n’est donc pas étonnant que le livre de Margaret Atwood et la série qui en a été tiré connaissent un succès aussi important.

« La servante écarlate » est une dystopie qui fait froid dans le dos tant le récit en est plausible. Un livre qu’il est nécessaire de lire afin de ne pas oublier qu’il est important de défendre nos droits et nos libertés.

Sombres citrouilles de Malika Ferdjoukh

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Aujourd’hui 31 octobre, c’est l’anniversaire de Papigrand. Comme chaque année, la famille Coudrier se réunit pour fêter l’événement dans la propriété familiale de la Collinière. Hermès attend avec impatience l’arrivée de sa cousine Madeleine dont il est amoureux. En attendant son arrivée, Hermès et ses cousins Colin-Six ans, Annette et Violette sont chargés d’aller chercher des potirons au potager pour les voisins américains de Mamigrand et Papigrand. C’est là qu’ils font une découverte macabre. Un homme gît sur la terre du potager. Après vérification, l’individu est mort, il y a du sang sur lui. C’est alors que sonne la cloche du déjeuner et que Hermès prend une décision surprenante : celle de cacher le corps du défunt. « Oui, sans cette foutue cloche, j’en suis certain, sans elle, les choses auraient été moins tortues, j’aurais moins réfléchi, je n’aurais jamais soufflé aux petits : -Allez ! on le planque…Faut pas qu’on le trouve. »

Il est toujours plaisant de lire des livres en adéquation avec la période de l’année mais si j’y parviens rarement. « Sombres citrouilles » de Malika Ferdjoukh tombait donc à point nommé en cette semaine d’Halloween. Le récit se fait exclusivement par le biais des enfants. Chaque enfant se succède pour raconter son histoire et ce qu’il voit. Chacun a des préoccupations de son âge : les adolescents Hermès et Madeleine sont amoureux mais cette dernière ne l’est pas de son cousin, Violette prend soin de sa jumelle Annette qui a un léger handicap, Colin-Six ans tente d’apprivoiser et de soigner un renard blessé par les chasseurs du village. Malgré ces préoccupations de leurs âges, les enfants ne ratent rien de ce qui se passe autour d’eux. Ils observent avec acuité les adultes, c’est ainsi qu’ils voient la professeure de musique des jumelles se rhabiller dans le jardin ou un inconnu venu faire chanter Papigrand. Des choses étranges qui viennent compléter un environnement déroutant pour les enfants : l’oncle Dimitri qui s’est étrangement noyé, tante Edith qui vit recluse dans une petite maison au fond du jardin, l’accident de voiture qui a cloué Papigrand dans un fauteuil-roulant. Halloween sera l’occasion de faire tomber les masques, de révéler aux enfants les failles et les faiblesses des adultes qui les entourent.

Le ton du début du roman est à l’image d’une des références qui l’ont inspiré, « Mais qui a tué Harry ? » d’Alfred Hitchcock : le ton est léger, la découverte du corps est plus ennuyeuse qu’effrayante pour les enfants. Mais plus on avance dans la lecture et plus la réalité se révèle sombre et inquiétante. C’est d’ailleurs l’un des intérêts du roman de nous faire passer de la légèreté à la gravité. Les personnages des enfants sont également bien construits, ils sont tous très attachants. Enfin, Malika Ferdjoukh glisse de nombreuses références qui pourront combler son public adulte : Jacques Becker, Fred Astaire, Michael Powell, Sacha Guitry, Ed McBain.

Encore une fois, j’ai eu grand plaisir à retrouver la plume de Malika Ferdjoukh qui a l’art de s’adresser aussi bien aux enfants qu’aux adultes et de nous faire frémir avec ses « Sombres citrouilles ».