La gitane aux yeux bleus de Mamen Sánchez

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A Madrid, le moral de Berta Quiñones, directrice de la revue littéraire Librarte, n’est pas au beau fixe. Atticus Craftsman, fils du propriétaire anglais du journal, est venu en Espagne pour faire cesser la publication. Librarte n’est plus rentable malgré les efforts de Berta et de ses quatre salariées. Fortement attachées à leur travail, les cinq femmes ne veulent pas baisser les bras et elles imaginent un plan leur permettant de gagner du temps et de sauver leur revue. Mais tout ne va pas se passer comme elles l’ont imaginé.

« La gitane aux yeux bleus » est un livre qui éloigne la grisaille et dont l’intrigue est totalement réjouissante. Elle va prendre la forme d’une enquête policière plein de rebondissements. Le ton est virevoltant, bondissant et très humoristique. Le décalage entre la retenue anglaise et l’exubérance espagnole y est pour beaucoup. La famille Craftsman rencontrera quelques difficultés à s’adapter et à trouver en Espagne un earl grey digne de ce nom ! Les personnages du roman sont très attachants, à commencer par les cinq journalistes de Librarte aux tempéraments flamboyants et pour qui, leur travail, est également une source d’autonomie, d’indépendance. Le reste de la galerie de personnages est à l’avenant : haut en couleur et terriblement sympathique.

« La gitane aux yeux bleus » est un roman plein de fantaisie et de drôlerie, entrainant comme un air de flamenco. Un vrai régal !

Traduction Judith Vernant

La jeune femme et la mer de Catherine Meurisse

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Une jeune dessinatrice française vient passer quelques temps en résidence au Japon pour « renouveler sa banque d’images mentales par trop occidentales« . Durant son séjour, elle va croiser la route d’un tanuki facétieux, d’un peintre japonais qui cherche à peindre la femme idéale sans y parvenir, une jeune femme mystérieuse qui tient une auberge thermale.

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« La jeune femme et la mer » est un mélange d’éléments autobiographiques (Catherine Meurisse s’est rendue au Japon en 2018 et 2019) et de références à « Oreiller d’herbe » de Natsume Sôseki (notamment pour le personnage du peintre japonais). Comme souvent chez Catherine Meurisse, l’art et la nature se mélangent dans ses pages. La dessinatrice compare ce qu’elle connaît à ce qu’elle découvre. L’Ophélie de Millais côtoie la vague d’Hokusai, la maison de ses parents dans le Poitou apparaît au milieu dans lac. La narratrice est saisie durant son séjour par cette « familière étrangeté » devant les paysages japonais. Elle s’interroge sur notre rapport à la nature, au vivant. Ici, ce lien est contradictoire : la nature est respectée, vénérée mais il faut néanmoins s’en protéger (typhon, tsunami). Et pour ce faire, on défigure les paysages avec des murs de béton face à la mer ou dans les montagnes pour éviter les glissements de terrain.

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« La jeune femme et la mer » allie le conte, la poésie et l’humour. Comme le dit Catherine Meurisse, sa dessinatrice est comme « Alice au pays des merveilles », elle suit le tanuki et passe de l’autre côté du miroir. Elle y découvre Nami, la mystérieuse jeune femme qui est capable de prédire les cataclysmes en effleurant l’eau. Des fantômes habitent également les paysages de la campagne nipponne. Ceux-ci dégagent une infinie poésie qui est sans cesse contre-balancer par de l’humour et la cocasserie du tanuki.

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 La plume et l’aquarelle de Catherine Meurisse font encore des merveilles dans « La jeune femme et la mer », certaines pleines pages, représentant des paysages, sont splendides. L’alliance du merveilleux et du prosaïque fonctionne à la perfection et je me suis à nouveau régalée à lire le travail de Catherine Meurisse.

La papeterie Tsubaki d’Ogawa Ito

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Hatoko, 25 ans, revient à Kamakura après avoir vécu plusieurs années au Canada. Sa grand-mère, qui l’a élevée, vient de mourir. Elle était la propriétaire de la papeterie Tsubaki que Hatoko a décidé de reprendre. Mais la jeune femme ne sera pas seulement vendeuse d’articles de papeterie, elle sera également écrivain public comme sa grand-mère. Cette dernière avait enseigné l’art de la calligraphie, d’écrire pour les autres à Hatoko depuis son plus jeune âge.

« La papeterie Tsubaki » est un roman qui possède énormément de charme, dans lequel on se sent bien et qui procure de l’apaisement. Nous suivons Hatoko au fil des saisons, au fil des demandes de ses clients : cartes de vœux, faire-part de mariage, de divorce, lettre d’adieu, mot de réconfort ou d’encouragement. L’écrivain public est confronté à toutes les situations de la vie, joyeuses comme douloureuses, et doit se mettre dans la peau de ceux qui lui demandent de l’aide. Sa grand-mère lui expliquait l’importance de ce travail : « (…) Mais tu sais, il y a des gens incapables d’écrire une lettre malgré tous leurs efforts. Être écrivain public, c’est agir dans l’ombre, comme les doublures des grands d’autrefois. Mais notre travail participe au bonheur des gens et ils nous en sont reconnaissants (…). »

Ce qui est très beau dans le travail d’Hatoko, c’est le soin apporté à chaque détail des lettres : le type de papier, d’écriture, de plume, d’encre, même le timbre devient un élément significatif dans le message que Hatoko souhaite adresser. La beauté du geste, des matériaux utilisés enchante et apporte beaucoup de délicatesse au texte d’Ogawa Ito. S’ajoutent à cela les rituels, les fêtes qui rythment l’année (celui de la cérémonie de l’adieu aux lettres m’a beaucoup plu) mais également les plaisirs d’un bon repas que l’on partage avec ses amis.

« La papeterie Tsubaki » est un délicieux hommage à l’art d’écrire, au plaisir d’utiliser de la belle papeterie et au sens du partage.

Traduction Myriam Dartois-Ako

C’est ainsi que cela s’est passé de Natalia Ginzburg

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« Il m’avait demandé de préparer le thermos pour le voyage. Je suis allée à la cuisine où j’ai fait le thé, j’y ai mis le lait, le sucre et je l’ai versé dans le thermos, j’ai vissé à fond le petit gobelet et je suis retournée dans le bureau. C’est alors qu’il m’a montré le dessin. J’ai pris le revolver dans le tiroir de son bureau et j’ai tiré. J’ai tiré dans les yeux. Il y a si longtemps déjà que je pensais le faire une fois ou l’autre. » Suite à cet acte terrible, la narratrice va marcher sans but dans les rues de Turin. Elle se remémore sa rencontre avec son mari, leurs années de mariage et ce qui l’a amenée à accomplir l’irréparable.

Avec « C’est ainsi que cela s’est passé », je découvre la grande écrivaine italienne Natalia Ginzburg. Son court roman est le récit d’un naufrage annoncé. Pas de coup de foudre ou de passion au commencement de ce couple, la narratrice, qui ne sera jamais nommée, est une jeune femme seule : (…) ma vie me paraissait si vide et mélancolique. » N’ayant jamais connu l’amour, elle ne tarde pas à en éprouver pour cet homme plus âgé qui s’intéresse à elle. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ses sentiments ne pourront jamais être réciproques. Quatre années de mariage l’attendent où l’indifférence, la distance vont prendre la place de la tendresse et de l’affection.

Un mariage qui est basé sur le mensonge et qui interroge la place de la femme. Nous sommes dans les années 50 dans une Italie post-fascisme. La narratrice travaille comme enseignante tant qu’elle n’est pas mariée mais, comme sa mère, elle devient ensuite femme au foyer. Son milieu bourgeois ne semble lui offrir aucune autre possibilité. Seule son amie Giovanna reste libre de toute attache. Ce qui ne s’avèrera pas très satisfaisant non plus. Les conventions sociales sont bien loin d’accepter des femmes non mariées.

D’une écriture sèche, sans lyrisme, Natalia Ginzburg dissèque les sentiments d’une jeune femme qui a perdu ses illusions après quatre ans de mariage.

Traduction Georges Piroué

Le visage de pierre de William Gardner Smith

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Simeon Brown, journaliste afro-américain, a quitté Philadelphie pour s’installer à Paris. Las de subir le racisme ordinaire et la violence des blancs, il trouve la paix dans les rues du quartier latin. Il rencontre de nombreux américains exilés comme lui, il fréquente les terrasses des cafés, les clubs de jazz. Les français le considèrent comme un des leurs. La vie pourrait être idyllique pour Simeon mais il ne peut rapidement plus fermer les yeux sur ce qui l’entoure. Au début des années 60 à Paris, ce sont les algériens qui sont victimes du racisme et de la violence brutale de la police. Simeon se sent de plus en plus mal à l’aise. « Le printemps fut tardif, mais chaud et splendide. Néanmoins, la joie de vibre à Paris refluait pour Simeon ; la guerre d’Algérie faisait quelque chose de terrible à Paris et à la France. A mesure que les colonies africaines gagnaient leur indépendance et que l’empire français rétrécissait, une décomposition s’installait. Simeon le sentait partout autour de lui. »

« Le visage de pierre » a été commencé en 1961 à Paris et fut publié en 1963 aux États-Unis. Il aura fallu attendre 2021 pour qu’il soit traduit en français, ce qui montre à quel point la guerre d’Algérie reste un sujet délicat. William Gardner Smith était journaliste, comme son personnage, et cela se sent dans le dernier chapitre, extrêmement réaliste, qui décrit les massacres du 17 octobre 1961. La brutalité, la haine des unités de police dirigées par Papon (il est toujours bon de le rappeler) glacent le sang.

« Le visage de pierre » est celui des agresseurs, qui ont croisés la route de Simeon, aveuglés par le racisme, remplis de haine et dont le regard est fou. Des flash-backs nous racontent ce que signifie être noir aux États-Unis et ce que le personnage a fui. Mais ce que comprend Simeon, c’est que le visage de pierre existe partout. Dans son roman, William Gardner Smith décrit toutes les formes de racisme qui touchent les noirs, les algériens mais également l’antisémitisme. La détestation de l’autre n’est pas réservé à un peuple, une culture. Et finalement, « Le visage de pierre » est le récit d’un éveil politique, d’une prise de conscience morale.

Je ne peux que vous conseiller de lire « Le visage de pierre » pour mieux comprendre l’atmosphère qui régnait au début des années 60 à Paris et pour redécouvrir un épisode peu glorieux de notre histoire.

Traduction de Brice Matthieussent

Faire mouche de Vincent Almendros

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Pour le mariage de sa cousine Lucie, Laurent revient à Saint-Fourneau, un petit village de montagne où il n’a pas remis les pieds depuis longtemps. La famille Malèvre est assez réduite, il ne reste que la mère de Laurent et le père de Lucie. Ces deux-là partagent d’ailleurs le même toit. Les relations sont assez tendues depuis les morts accidentelles (ou pas) de la mère de Lucie et du père de Laurent. Ce dernier n’est pas venu seul à Saint-Fourneau, il est accompagné par une amie, Claire. Il la fait passer pour sa femme, Constance, auprès de ses proches. Le couple semble s’être gravement disputé, ce qui ne contribue pas à détendre l’atmosphère.

Je découvre Vincent Almendros avec « Faire mouche » et son univers avait vraiment tout pour me plaire. Dans ce roman, nous sommes chez Simenon, chez Chabrol avec une atmosphère trouble, ambigüe dans une petite ville de province en décrépitude. Dès le départ, un malaise insidieux s’installe. Cela tient à la froideur des relations entre les membres de la famille. Mais aussi aux rumeurs qui ont couru sur la mère de Laurent qui aurait empoisonné son mari et essayé de faire la même chose avec son fils. La mère devient une figure inquiétante, menaçante sans que l’on sache ce qui est véritablement advenu. Après tout, doit-on réellement croire ce que nous dit Laurent ? Il est aussi taiseux que le reste de la famille et son mensonge sur l’identité de Claire questionne.

Tout le talent de Vincent Almendros se trouve dans les non-dits, les double-sens. L’auteur s’applique à choisir avec une grande précision les termes qu’il emploie. Des thèmes sont développés tout au long du roman : la décomposition (les mouches, la charogne dans la forêt), la mort (l’oncle malade, les urnes funéraires du père et de la tante mises en évidence). Les protagonistes, l’intrigue et les mots eux-mêmes contribuent à l’inconfort du lecteur, à faire naître chez lui une certaine inquiétude.

« Faire mouche » est un roman noir parfaitement maîtrisé à l’ambiance et aux non-dits pesants. L’économie de moyen, les jeux sur les double-sens des mots m’ont enchantée. Un court roman à déguster avec un vin de noix !

Le festin de Margaret Kennedy

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1947, Cornouailles, le révérend Gerald Seddon vient passer quelques jours à St Sody chez son ami le révérend Samuel Bott. Balades, observation des oiseaux, parties d’échecs, voilà les activités qui ponctuaient habituellement les vacances des deux compères. Mais cette fois, le révérend Seddon trouve son ami fort préoccupé. Ce dernier doit en effet écrire une oraison funèbre. L’hôtel de Pendizack a été entièrement détruit après l’éboulement d’une falaise. Celle-ci avait été fragilisée par l’explosion d’une mine dans une crique. Des résidents de l’hôtel ont péri dans la catastrophe.

Quel grand plaisir de lire ce texte de Margaret Kennedy si singulier et intelligemment construit. Suite au prologue entre les deux révérends, le roman est un long flash-back qui revient sur les jours précédents le drame. La narration est déjà par ce fait originale mais Margaret Kennedy nous propose également différents modes narratifs : le journal de l’un des personnages, des notes dactylographiées du révérend Bott, différents points de vue développés dans le même chapitre (la messe du dimanche et le débat politique sont des bijoux, des moments de bravoure dans la construction narrative). A cela, s’ajoute le fait que « Le festin » est à la fois une comédie sociale, un roman à suspens (durant tout le livre, le lecteur se demandera qui va périr dans l’accident et Margaret Kennedy nous rappelle régulièrement l’épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus de ses personnages) et un conte moral. En effet, le thème des sept péchés capitaux a présidé à la rédaction du roman et ils se retrouvent dans le caractère des personnages.

La galerie de personnages est savoureuse et nous propose un large panel de la société anglaise : un Lord et sa famille, un couple brisé par la mort de leur enfant, un chanoine colérique et sa fille, une écrivaine bohême et son chauffeur, une veuve désagréable et ses trois filles, une femme de chambre bienveillante, une intendante envieuse et curieuse. Au fur et à mesure, certains personnages dévoilent des secrets, un côté sombre et vil. D’autres au contraire, se révéleront altruiste, courageux et plein d’espoir. Le choix de la période de l’après-guerre n’est pas un hasard : les difficultés matérielles sont de bons révélateurs de la nature humaine. Le gouvernement socialiste ne fait qu’exacerber les différences de classes sociales dans la population anglaise et a fortiori chez les résidents de l’hôtel de Pendizack.

« Le festin » est un roman aussi divertissant que profond dans son analyse de la nature humaine, qu’elle soit sombre ou lumineuse. Margaret Kennedy revisite le roman anglais avec talent, brio et une dose bienvenue d’ironie.

Traduction Denise Van Moppès

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette belle découverte.

Bilan livresque et cinéma de février

Février

Le programme du mois de février m’a offert beaucoup de découvertes avec des livres marquants comme « Une chambre au soleil » de John Braine, « Le visage de pierre » de William Garder Smith, « Les lanceurs de feu » de Jan Carson ou « American dirt » de Jeanine Cummins. J’ai enfin pu découvrir la plume de Margaret Kennedy avec « Le festin » et pour poursuivre ma découverte j’ai également « Tessa » dans ma pal. Février fut également l’occasion de retrouvailles avec ma chère Vita Sackville-West et une étrange novella, avec Laurine Roux et son formidable roman « L’autre moitié du monde » se déroulant dans les années 30 en Espagne, avec Carl Jonas Love Almqvist dont j’avais tant aimé « Sara ou l’émancipation » et avec la talentueuse Catherine Meurisse qui m’a emmené au Japon.

Deux films, qui forment un diptyque, se détachent très nettement parmi les films vus en février :

Au début des années 80, Julie est étudiante en cinéma à Londres. C’est lors d’une soirée, organisée chez elle, qu’elle fait la connaissance d’Anthony. Élégant, raffiné, cultivé, il séduit rapidement la jeune femme. Mais Anthony est également un homme extrêmement mystérieux. Un flou total entoure ses activités professionnelles comme son addiction à la drogue. Cette première histoire d’amour se révèlera toxique et douloureuse pour Julie.

Et c’est ce que nous raconte la première partie de « The souvenir ». La deuxième porte sur la volonté de Julie de faire un film sur son histoire avec Anthony et ainsi transcender sa souffrance. Ce geste cathartique, Joana Hogg n’a pas pu le faire lorsqu’elle était une jeune étudiante en cinéma, car son diptyque est autobiographique. Elle réussit aujourd’hui à le faire dans deux films éblouissants, virtuoses sur le fond et la forme. La mise en abîme de l’histoire d’amour dans le deuxième volet est passionnante puisque se reconstituent devant nous les évènements vus dans le premier. Le reflet est d’ailleurs l’un des motifs récurrents du film. L’écho avec la jeunesse de la réalisatrice se retrouve aussi dans le choix des actrices : Tilda Swinton est une amie de longue date de Joana Hogg et elle interprète la mère de Julie, jouée par sa propre fille Honor Swinton-Byrne. Les paysages de la campagne anglaise se répondent également d’un film à l’autre : dans le premier la voix off de Julie lit des lettres d’Anthony sur des images de paysages alors que dans le second la voix off disparait sur ces mêmes images.

La richesse stylistique de ce diptyque est extraordinaire. Les deux films ne peuvent se voir l’un sans l’autre, les deux se complètent, se répondent de manière inextricable. « The souvenir » nous montre la naissance d’une cinéaste, interroge les capacités cathartiques de l’art. Honor Swinton-Byrne joue le double de la cinéaste, elle est présente pendant quatre heures à l’écran et son talent fascine déjà. « The souvenir » est une grande œuvre, un tourbillon d’émotions, de réminiscences douloureuses, de trouvailles formelles, de détails  et il est emprunt d’une infinie délicatesse.

Et sinon :

  • « Mort sur le Nil » de Kenneth Branagh : Linnet Ridgeway tombe amoureuse du fiancé de sa meilleure amie, Jacqueline. Riche héritière, Linnet entraîne son nouveau mari dans un voyage en Égypte. Mais Jacqueline a la rancœur tenace et elle a décidé de gâcher l’idylle de ses anciens amis. Même lorsqu’ils décident de faire une croisière sur le Nil, l’amoureuse éconduite est présente. Rapidement, la situation tourne au drame lorsque Linnet est retrouvée morte dans sa cabine. Ce crime ne restera pas impuni puisque Hercule Poirot était également du voyage. Je ne peux résister à une adaptation d’Agatha Christie et il s’agit ici de la deuxième signée Kenneth Branagh. On peut regretter le choix du roman puisque « Mort sur le Nil » a déjà été adapté en 1978 par John Guillermin avec Peter Ustinov dans le rôle de notre cher détective. Le plaisir de cette nouvelle adaptation réside principalement dans le jeu des acteurs. Comme dans sa précédente adaptation, Kenneth Branagh a choisi un huis-clos avec de nombreux personnages, lui permettant de recruter une belle brochette d’acteurs qui semblent apprécier l’exercice. Même si le film reste plaisant à regarder, certaines choses m’ont fait grincer les dents : des scènes plus proches de « Dirty dancing » que d’Agatha, un abus de numérique pour les paysages, le fait qu’Hercule Poirot aurait souhaiter être fermier (très étonnamment, j’ai des difficultés à l’imaginer avec une bêche à la main !). On peut trouver la version de 1978 moins flamboyante, plus datée mais elle avait finalement plus de charme que celle-ci.
  • « La place d’une autre » d’Aurélia Georges : Promise à la pauvreté et la prostitution, Nélie trouve son salut en devenant infirmière durant la première guerre mondiale. Elle se retrouve à soigner des soldats dans un baraquement proche de la frontière allemande. Une nuit, une jeune femme, prénommée Rose, s’y réfugie. Un bombardement survient et Nélie trouve le corps sans vie de Rose. Celle-ci devait rejoindre une amie de son père décédé afin de devenir sa lectrice. Rose n’ayant jamais rencontré sa future patronne, Nélie décide de prendre sa place. Dans la série adaptation de romans anglais, je demande W. Wilkie Collins ! Le film d’Aurélia Georges est librement adapté de « Passion et repentir », excellent roman que je ne peux que vous conseiller.  Le scénario reprend les grandes lignes du livre même si la fin est différente et que certains éléments sont gommés. « La place d’une autre » est un film d’époque réussi dans l’élégance et la minutie de sa reconstitution. Le suspens cher à W. Wilkie Collins est bien présent. Nélie, qui se fond si bien dans ce milieu tant envié, sera-t-elle démasquée ? Tout l’intérêt étant qu’elle créé une relation forte et sincère avec son employeuse et qu’elle s’avère moralement à la hauteur de son nouveau milieu social. Le duo d’actrices, Sabine Azéma et Lyna Khoudri, est vraiment bien choisi et très plaisant à regarder évoluer. De facture très classique, sans esbroufe, « La place d’une autre » est un film qui remplit parfaitement son contrat et se regarde avec plaisir.
  • « Vous ne désirez que moi » de Claire Simon : En octobre 1982, Yann Andréa, le compagnon de Marguerite Duras, a demandé à son amie journaliste, Michèle Manceaux, de recueillir ses confidences sur cette relation hors-normes. Il raconte le terrassement ressenti à la lecture des « Petits chevaux de Tarquinia », l’admiration qui naît ce jour-là. Étudiant en philosophie, il ne lira plus dorénavant que Marguerite Duras. Il la rencontre lors d’une projection cinématographique, lui écrit de nombreuses lettres durant des années. Un jour, elle lui répond et l’invite en Normandie. Débute ainsi une relation amoureuse passionnée et destructrice pour le jeune homme. C’est ce qui frappe le plus en voyant le film, Duras est un despote qui décide, impose tout à Yann. Elle souhaite le formater, annihiler l’ancien Yann et notamment son homosexualité. Il en souffre et s’y complet également. « Vous ne désirez que moi » est un pari fou, un film quasiment statique qui ne repose que sur la parole. Le dispositif est simple, la journaliste vient dans la maison de Duras à Neauphle, enregistre Yann, le reprend, l’aide à formuler ce qu’il ressent. Quelques images documentaires, quelques flashbacks viennent enrichir cette conversation filmée avec une douceur infinie par Claire Simon. Deux acteurs formidables incarnent Michèle et Yann : Emmanuelle Devos, discrète et empathique, Swann Arlaud, extraordinaire de fragilité, habité totalement par son personnage. « Vous ne désirez que moi » est un film aussi étonnant que la relation amoureuse qu’il raconte, les mots de Yann Andréa, dits par Swann Arlaud, captivent et émeuvent.
  • « Un autre monde » de Stéphane Brizé : Philippe Lemesle est directeur d’une usine d’électroménager. Le groupe auquel appartient son usine, annonce à ses différents directeurs régionaux qu’ils doivent licencier 10% de leurs effectifs pour rassurer les actionnaires. Philippe commence à y réfléchir, à chercher les personnes les moins indispensables dans les ateliers. Mais son monde personnel bascule : sa femme demande le divorce et leur fils fait un burn out dans son école de commerce. Les certitudes de Philippe vacillent et avec elles, sa loyauté au groupe pour lequel il travaille. Il tente de trouver une solution alternative aux licenciements. Stéphane Brizé continue à explorer le monde du travail avec son dernier film. Après « La loi du marché » où un homme au chômage se bat pour ne pas tomber dans la précarité, après « En guerre » où un syndicaliste essayait d’empêcher la fermeture de son usine, « Un autre monde » nous montre un cadre sous pression, sommé par sa hiérarchie de mettre au chômage une partie de son équipe. Ces trois films forment une trilogie par la simple présence de Vincent Lindon qui incarne les différents visages du monde du travail écrasé par le libéralisme. Comme toujours chez Stéphane Brizé, le film sonne juste et souligne l’absurdité, la violence de ce monde globalisé. Des entreprises sous pressions perpétuellement et des cadres qui doivent opérer des choix impossibles et risquent eux-mêmes leur poste s’ils osent se rebeller. Un constat encore une fois glaçant.
  • « Les jeunes amants » de Carine Tardieu : Pierre est un médecin quadragénaire, marié et père de deux enfants. Lors d’une escapade à la campagne avec un ami, il croise la route d’une femme rencontrée des années plus tôt à l’hôpital. Shauna a plus de 70 ans, elle est solitaire et a fait une croix sur les plaisirs de la vie. Mais une attirance nait entre eux. Une relation qui s’avère difficile en raison de leur différence d’âge, de la situation maritale de Pierre et de leurs domiciliations différentes. Shauna rejette ses sentiments alors que Pierre s’y accroche. L’histoire de ce film est extrêmement émouvante. L’idée de départ vient de la regrettée Solveig Anspach qui souhaitait raconter la dernière histoire d’amour de sa mère. Malheureusement disparue avant de pouvoir faire aboutir son projet, elle avait fait promettre à ses amis de le mener à bien. C’est ainsi que Carine Tardieu a réalisé ce beau et délicat film. « Les jeunes amants » sait sans cesse déjouer la comédie sentimentale en nous proposant des personnages complexes, dont la psychologie se dévoile subtilement. Se rajoute à cela, la maladie de Shauna qui s’invite par petites touches et bouleverse cette possible dernière histoire d’amour. Les acteurs sont au diapason de ce récit plein de nuances : Melvil Poupaud et Fanny Ardant si fragiles et bouleversants, mais aussi Cécile de France et Florence Loiret-Caille qui par sa seule présence rend hommage à Solveig Anspach. « Les jeunes amants » est une réussite, un film subtile et délicat.

Nowhere girl de Magali Le Huche

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Pour Magali, c’est un grand jour : elle fait sa rentrée en 6ème. Un peu intimidée par ce nouvel environnement, elle est ravie d’y retrouver sa meilleure amie. Elle a également la chance d’avoir en français, la professeure préférée de sa grande sœur qui est maintenant au lycée. Tout commençait bien pour Magali mais progressivement, sa scolarité va se transformer en véritable calvaire. On lui diagnostique alors une phobie scolaire. Pour se sortir de ce cauchemar, Magali va se réfugier dans la musique des Beatles.

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« Nowhere girl » est le premier album pour adultes dessiné et scénarisé par Magali Le Huche. Le récit est autobiographique, l’auteure décrit ce moment extrêmement douloureux où elle paniquait à l’idée de prendre le chemin de l’école. Elle pensait être une élève comme une autre, une élève appliquée qui cherchait à être appréciée par ses enseignants. La pression du collège (et notamment de l’horrible prof de français) aura raison de sa bonne volonté. S’ajoute à ce problème, une difficulté à grandir, à accepter les changements de son corps. Et la solution de Magali est de s’accrocher désespérément aux Beatles ! Sa passion, incompréhensible pour ses camarades puisque nous sommes dans les années 90, devient une obsession. Mais « Nowhere girl » n’est pas un récit triste ou déprimant puisqu’il s’agit également celui de la naissance d’une vocation. L’interruption de sa scolarité aura permis à Magali Le Huche de s’inscrire dans un collège avec spécialité Arts Appliqués où elle pourra enfin s’exprimer.

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Au-delà de l’histoire, j’ai également beaucoup apprécié l’inventivité graphique de Magali Le Huche. La vie réelle de l’héroïne se décline en peu de couleurs : noir, blanc, rose et le blond de ses cheveux. Lorsqu’elle plonge dans l’univers des Beatles, c’est une explosion de couleurs, un foisonnement de trouvailles merveilleuses.

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« Nowhere girl » est un récit touchant mais il est également emprunt de beaucoup d’humour, de recul sur soi et son graphisme original et coloré m’a enchantée.