La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen

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1995, Chicoutimi-Nord, les parents de Catherine ne cessent de se déchirer jusqu’à finir par divorcer. L’adolescente va devoir apprendre à évoluer entre des parents incapables de se parler sans hurler, sans briser des objets. Pour son quatorzième anniversaire, sa mère lui offre « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée ». En manque de repère, Catherine se plonge dans ce témoignage et fait de Christiane un modèle. Avec sa bande de copains, dans les centres commerciaux et dans une cabane en forêt, elle va se frotter à l’alcool, à la drogue, au sexe, aux brûlures de la jalousie et d’un cœur brisé.

« La déesse des mouches à feu » est le premier roman de Geneviève Pettersen et il a connu un franc succès au Québec. Une adaptation au cinéma est d’ailleurs sorti récemment en France. Le roman est l’illustration d’une adolescence difficile dans les années 90 au Québec. Les références culturelles, musicales surtout, sont bien présentes et permettent de nous replonger dans cette décennie. Le texte s’approche d’un journal intime, c’est assez décousu et souvent répétitif. L’auteur multiplie les scènes où les adolescents se retrouvent, écoutent de la musique, se droguent, découvrent le sexe. L’intrigue est également très ancrée dans un territoire. Et celui-ci commence par la langue et c’est sans doute là que le roman est original pour nous lecteurs français. Geneviève Pettersen écrit en québecois, celui de Chicoutimi. Même si la lecture n’est pas toujours évidente ( un glossaire se trouve à la fin du livre), c’est la lecture de cette langue qui m’a le plus intéressée. Le vocabulaire, aussi imagé que vulgaire, est souvent très cocasse.

« La déesse des mouches à feu » est le récit d’une adolescence paumée, sous le signe du grunge, au fin fond du Québec. Même si l’auteur rend bien compte d’une époque, le roman ne m’a pas vraiment emballée.

Bilan 2021

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Une nouvelle année vient juste de débuter, l’heure du bilan 2021 a donc sonné ! J’ai lu 135 livres dont 17 BD et mes coups de cœur sont les suivants :

1-« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule que j’ai découvert grâce aux rencontres Vleel sur instagram et que j’ai dévoré en une journée. Il s’agit du premier tome des chroniques de la Place Carrée et c’est un roman noir addictif et parfaitement ficelé. 

2- « La maison des Hollandais » de Ann Patchett qui m’a totalement enchantée. L’intrigue raconte avec fluidité et élégance le destin de Maeve et de son frère Danny, des personnages incroyablement attachants. 

3- « Borgo Vecchio » de Giosuè Calaciura, un roman éblouissant se déroulant dans un quartier miséreux de Palerme, la plume de l’auteur est une splendeur. 

4-« Shuggie Bain » de Douglas Stuart, j’attendais avec impatience la sortie de ce roman en français et je n’ai pas été déçue. Le récit porte sur l’amour fusionnel d’un fils pour sa mère, malmenée par la vie et par les hommes. 

5-« Memorial drive » de Nastasha Tretheway est à la fois une enquête et un récit intime portant sur l’assassinat de la mère de l’auteure. Le livre est brillant, intelligent, d’une infinie dignité.

En 2021, j’ai pu compter sur certains de mes auteurs préférés et ils n’ont pas du tout déçue :

« Mr Wilder & me » de Jonathan Coe

« La fille qu’on appelle » de Tanguy Viel

-« Hamnet » de Maggie O’Farrell.

Choisir uniquement cinq livres sur une année de lecture étant quasiment impossible, je voudrais citer également « Milkman » d’Anna Burns d’une étourdissante maîtrise narrative, « Jeune femme au luth » de Katharine Weber qui mêle le politique et l’intime de manière originale, « Deux femmes et un jardin » d’Anne Guglielmetti d’une délicatesse et d’un poésie rares. 

Pour les BD, j’ai eu un énorme coup de cœur pour « Béatrice » de Joris Mertens et je vous conseille également la lecture de « Radium girls » de CY, « Le jardin secret » de Maud Begon et les deux volumes de « Dans la tête de Sherlock Holmes ». 

Nous aurons à nouveau été privés de cinéma pendant quelques mois mais voici mes cinq films préférés de l’année 2021 : 

Des films éclectiques avec une splendide adaptation des « Illusions perdues » de Balzac par Xavier Giannoli, un film historique flamboyant avec « Les sorcières d’Akelarre » de Pablo Aguero, un film extrêmement émouvant et intime avec « Serre-moi fort » de Mathieu Amalric, un film sur un personnage tourmenté avec « Les intranquilles » de Joachim Lafosse et un premier film maîtrisé et original avec « Les magnétiques » de Vincent Cardona. Si vous aimez les films noirs, je vous conseille également « Médecin de nuit » qui se déroule en une nuit fiévreuse et dangereuse. Je voulais citer également deux premiers films : « Gagarine » de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh et « Ibrahim » de Samir Guesmi. 

Il me reste à vous souhaiter une lumineuse et douce année 2022 pleine de belles découvertes culturelles. 

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

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Depuis le décès de la « moman », le père élève seul ses deux fils : Fus et Gillou. Il est ouvrier à la SNCF dans une Lorraine où l’industrialisation est à bout de souffle. Il continue à militer, à chanter l’Internationale avec le peu de camarades qui se déplacent encore dans le local du PC. Il fait ce qu’il peut le père pour tout mener de front et être là tous les soirs pour le dîner avec ses enfants. Il réussit parfois à les amener en vacances loin des mauvais souvenirs et de la douleur de l’absence. Malgré ses efforts, Fus, l’aîné, va bientôt prendre une route dangereuse et détestable. Il se désintéresse de l’école, fréquente des jeunes de l’extrême droite. De quoi faire imploser l’équilibre précaire que le père a essayé d’installer.

Laurent Petitmangin a écrit un premier roman juste et touchant qui plonge au cœur des relations de cette famille modeste. « Ce qu’il faut de nuit » est une histoire d’hommes, une histoire de taiseux, de pudiques qui s’aiment sans arriver à se le dire. On les sent indéfectiblement liés ces trois-là et rien ne semble pouvoir les séparer. Les choix de Fus vont pourtant ébranler ce noyau familial. Et ce que cela fait ressortir, c’est la profonde solitude du père qui se sent totalement perdu et ne sait pas quoi faire pour ramener son fils à la raison. Son profond désarroi est ce qui m’a le plus touchée durant la lecture. Son fils est devenu un étranger à ses yeux mais jamais il ne renoncera à lui.

Ce qui m’a énormément plu dans « Ce qu’il faut de nuit » est la manière dont Laurent Petitmangin entrelace l’intime et le politique. L’histoire de cette famille est aussi celle du territoire dans lequel elle s’inscrit. L’auteur exprime bien la désaffection des militants communistes, les fermetures d’usines, la possibilité de plus en plus acceptable et tentante de l’extrême droite, la nécessité de quitter la région pour réussir, avoir un avenir. L’histoire de cette famille raconte la faillite de la gauche dans les classes ouvrières. Et le désespoir du père vient aussi de ce constat.

Avec une écriture sobre et vibrante, Laurent Petitmangin dresse le portrait bouleversant d’un père perdu qui tente de sauver sa famille. Seules les dernières pages ne m’ont pas entièrement convaincues et j’aurais préféré que l’auteur s’arrête avant.

Vacances de Noël de Somerset Maugham

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Contrairement à la tradition familiale, Charley Mason va passer Noël à Paris, loin de ses parents qui iront passer les fêtes dans la belle demeure de son oncle. Charley va retrouver un camarade de classe, Simon, qui est devenu journaliste. Les retrouvailles ne sont pas à la hauteur de ce qu’espérait Charley. Simon se montre distant et froid. Les vacances de Noël ne se déroulent pas vraiment comme prévu et cela n’est qu’un début. Charley croise la route d’une belle jeune femme russe dans un bordel, celle-ci est également l’épouse d’un criminel. Notre jeune anglais décide néanmoins de passer la soirée avec elle.

Le début de « Vacances de Noël » me plaisait énormément. Somerset Maugham dépeint avec beaucoup d’ironie la famille bourgeoise de Charley, engoncée dans ses habitudes et son confort. Je m’attendais donc à une comédie légère et pleine d’humour. Le ton change radicalement à l’arrivée de notre héros à Paris. Le roman devient un récit d’apprentissage. Charley, couvé et choyé, est confronté à un univers qu’il n’imaginait pas. Ce qu’a vécu la jeune russe, ce qu’elle a enduré et ce qu’elle s’inflige, bouleverse le jeune homme. Son destin à lui est tout tracé, il doit prendre la suite de son père. Charley ne questionnait ni sa vie, ni son monde avant son séjour à Paris. Cette idée était intéressante et d’ailleurs la dernière phrase du livre illustre parfaitement ce qui est arrivé au héros. Mais à l’intérieur de l’histoire de Charley, se développe celle du mari de la jeune russe et de son crime. Et là, Somerset Maugham m’a perdue. J’ai trouvé que cette histoire s’étirait en longueur et elle m’a ennuyée.

Ma lecture de « Vacances de Noël » fut mitigée. J’ai apprécié l’ironie du début mais malheureusement l’ennuie m’a gagnée au fur et à mesure. 

Traduction E.R. Blanchet

A Christmas in time de Sally Nicholls

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Ruby et son frère Alex sont en vacances pour Noël chez leur tante. Lors de leur dernière visite, ils leur étaient arrivés une drôle d’aventure : ils traversèrent un vieux miroir et se retrouvèrent plonger dans une autre époque. Cette fois, le miroir va les amener à l’époque victorienne chez leurs ancêtres. Après la surprise dû au froid régnant et aux étranges vêtements qu’ils doivent porter, Ruby et Alex doivent découvrir ce qu’ils doivent accomplir. En effet, pour pouvoir rentrer chez eux, ils doivent résoudre un problème, aider quelqu’un. Et ils découvrent rapidement leur mission : la cousine Edith, orpheline de mère et revenant d’Inde, doit être envoyée dans un pensionnat dont la réputation est terrifiante. Nos deux jeunes héros vont devoir convaincre le père d’Edith de ne pas l’y envoyer.

« A Christmas in time » fait partie d’une série dont chaque volume peut se lire indépendamment des autres. C’est un roman jeunesse plein de charme que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir. L’époque victorienne est parfaitement bien retranscrite et ce qui est très cocasse, ce sont les réactions des enfants face aux décalages entre l’époque contemporaine et l’époque victorienne. Sally Nichols ne pouvait choisir meilleure époque historique pour évoquer Noël (on connaît l’amour de Charles Dickens pour cette période de l’année). On assiste donc à tous les heureux préparatifs dans la famille.

Et l’une des réussites de ce roman est justement cette famille atypique. Les nombreux enfants mettent un joyeux chaos dans la maison. Leur éducation semble assez libre pour l’époque et laisse la part belle à leur imagination. Elle diffère terriblement de celle qui attend la jeune Edith dont le pensionnat évoque celui de « Jane Eyre ». Sally Nichols fait également réfléchir ses lecteurs sur les différences entre les genres : Ruby doit revêtir un nombre incalculable de couches de vêtement et un corset ; pour Noël, elle reçoit de la broderie alors que l’on offre un couteau de poche à son frère ; sans parler du mariage qui attend chaque jeune fille. Des réflexions, qui pour certaines, sont toujours d’actualité.

« A Christmas in time » est un roman enlevé, plein d’humour qui nous plonge dans un Noël victorien aux côtés de personnages très attachants.

Alma, l’enchanteuse de Timothée de Fombelle

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Au début du deuxième tome de la trilogie de Timothée de Fombelle, nos trois jeunes héros se croisent dans une auberge de St Domingue. Après la mort de son père, Amélie Bassac est venue pour voir ses plantations de canne à sucre des Terres Rouges. Alma et Joseph Mars ont réussi à s’échapper de La Douce Amélie et accompagne le pirate Luc de Lerne, toujours en quête du fabuleux trésor des Bassac. Mais Alma n’a toujours qu’une seule idée en tête : retrouver son petit frère Lam qui a quitté leur vallée d’Afrique. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que sa mère et son frère aîné ont également du quitter leur paisible environnement. Alma a réussi à savoir sur quel bateau Lam s’est retrouvé et il se dirigerait vers la Louisiane.

Quel immense plaisir de retrouver les personnages de Timothée de Fombelle et de se plonger pendant des heures dans son univers. Le deuxième tome nous réserve à nouveau de très nombreux rebondissements, nous suivons les personnages en Amérique, en Angleterre, en France et en Australie. Tout s’enchaîne de manière fluide et haletante. Encore une fois, il faut saluer le formidable talent de conteur de l’auteur. Chez d’autres, certaines coïncidences pourraient paraitre excessives mais ce n’est jamais le cas avec Timothée de Fombelle où l’intrigue est formidablement bien construite. En revanche, je vous préviens, il joue sans cesse avec nos nerfs ! On espère des retrouvailles, on les frôle à plusieurs reprises mais il faudra attendre le tome 3 pour espérer qu’Alma retrouve les membres de sa famille.

Si le roman est aussi solide, c’est aussi parce que l’on sent que l’auteur s’est parfaitement documenté sur la période historique, la traite des esclaves et les prémisses de l’abolition. On croise dans les pages de « Alma, l’enchanteuse », Thomas Clarkson et Granville Sharp qui consacrèrent leur vie à combattre l’esclavage, Jean-François de La Pérouse avant que ses vaisseaux L’Astrolabe et La Boussole ne disparaissent et nous pénétrons dans les entrailles de la cour de Louis XVI à Versailles où tout va bientôt basculer.

« Alma, l’enchanteuse » est un tourbillon d’évènements, d’émotions où l’on croise et recroise de nombreux personnages et qui vous emportera au cœur des aventures d’Alma et des siens. L’attente va être très très longue jusqu’en 2023 où sera publié le dernier tome.

Zoomania d’Abby Geni

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A Mercy, Oklahoma, une tornade de catégorie S a tout dévasté sur son passage. Elle laisse les enfants McCloud orphelins, leur père a disparu et leur maison a été emportée. Darlene doit prendre en charge son frère Tucker et ses deux jeunes sœurs Jane et Cora. Abandonnant son rêve d’aller à l’université, elle trouve un travail dans un supermarché et installe la fratrie dans un mobilhome. Trois ans après la tragédie qui a frappé Mercy, Darlene se débat pour faire vivre et gérer sa famille alors que Tucker est parti et ne donne aucune nouvelle. Cora n’a quant à elle aucun souvenir de sa vie avant la tornade et un autre évènement va bouleverser sa vie : l’usine de cosmétiques explose et il s’agit d’un acte volontaire. Peu de temps après, Cora disparaît à son tour.

« Zoomania » semble être un thriller, le récit d’une cavale de l’Oklahoma à la Californie. Au cœur de celle-ci se pose la question de l’écologie, du rapport de l’homme à la nature et aux animaux. La cause est juste mais ici l’exaltation, la radicalité en sont le moteur et iront jusqu’à une scène incroyable et saisissante.

Mais le livre d’Abbi Geni n’est pas politique, elle n’est pas là pour juger les actes écoterroristes qui ont lieu au cours de son intrigue. L’auteure explore avant tout les liens familiaux, les responsabilités et la loyauté qui en découlent. La famille McCloud est une famille à la dérive, fragilisée par les drames qui ont émaillé son histoire. La fratrie est particulièrement intéressante, chacun de ses membres est parfaitement décrit et possède une belle profondeur psychologique. Darlene et Cora se partagent la narration du roman, toutes deux seront changées par les évènements, leur apprentissage de la vie se fait de manière brutale.

Sur fond de défense et de protection  de la nature et des animaux, Abbi Geni nous entraîne à la suite des membres de la famille McCloud, une famille déchirée suite à de terribles drames. « Zoomania » nous offre une intrigue originale aux personnages profondément humains.

Traduction Céline Leroy

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Olive, enfin d’Elizabeth Strout

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Dans la petite ville côtière de Crosby dans le Maine, Olive Kitteridge est dorénavant retraitée et veuve depuis quelques années. Anciennement professeur de mathématiques, elle connaît une grande partie des habitants de Crosby avec qui elle partage des moments longs ou fugaces. Bientôt, Olive va connaître une nouvelle période dans sa vie à laquelle elle ne s’attendait pas, une seconde chance en la personne de Jack Kennison.

Comme dans « Olive Kitteridge » (Prix Pulitzer 2009), Elizabeth Strout nous offre des instantanés de vie, chaque chapitre pourrait presque être une nouvelle indépendante. Ce qui lie l’ensemble, c’est le personnage d’Olive Kitteridge qui est tour à tour au premier ou au second plan. L’âge ne l’a pas changé, Olive reste une femme intimidante, imposante physiquement, toujours franche, un peu bourrue et surtout totalement anticonventionnelle. Elle s’intéresse à chacun, écoute le récit des vies qui l’entourent sans jamais juger. On accompagne Olive et les habitants de Crosby sur plusieurs décennies, dans la vieillesse, la maladie, la sénilité. Mais l’ensemble n’est pas uniquement sombre, Elizabeth Strout y glisse des éclats de lumière, d’émerveillement et surtout de l’humour.

« Olive, enfin » se lit avec un plaisir infini, un charme profond s’en dégage grâce au talent d’Elizabeth Strout. Chaque personnage croisé a de l’épaisseur. L’autrice a le talent des plus grands écrivains de nouvelles, elle sait en peu de mots nous faire comprendre la psychologie des personnages, nous faire entrer dans leur vie. Comme Olive, elle ne juge pas, elle ne fait pas la morale à ses personnages qui sont pourtant souvent perdus, égarés dans les soubresauts de la vie. « Alors s’imposa à lui l’idée qu’il ne fallait jamais prendre à la légère la solitude consubstantielle à l’homme, que les choix faits par les gens pour se tenir à distance de l’abîme obscur devaient être respectées. » Le regard porté par Elizabeth Strout sur ses personnages est fait d’empathie et de tendresse et c’est sans doute ce qui les rend si touchants.

J’aime décidément beaucoup me plonger dans l’univers tout en grâce et en délicatesse d’Elizabeth Strout. Les petits riens et les grandes tragédies de la vie, la mélancolie et la beauté du monde se mélangent entre les pages de ce livre pour mon plus grand plaisir.

Traduction Pierre Brévignon

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Les ombres filantes de Christian Guay-Poliquin

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Dans la forêt, un homme seul marche pour rejoindre le camp de chasse où ses oncles et tantes se sont réfugiés après la grande panne électrique. Il reste sur ses gardes, tente de passer inaperçu pour éviter des rencontres qui pourraient se révéler dangereuses. « Depuis la panne, le sol ne tremble plus sous les chargements de bois des semi-remorques, mais il y a encore beaucoup de circulation en forêt. Il y a ceux et celles qui se sont réfugiés dans leurs chalets ou leurs camps de chasse. Aussi ceux et celles qui tentent de s’établir quelque part, loin des agglomérations et des routes nationales. Partout, les gens se méfient, les gens calculent, les gens sont armés. » Un jour, sa route croise celle d’un étrange jeune garçon. Celui-ci se joint à lui sans lui raconter son passé. L’homme et l’enfant traverseront la forêt et d’autres contrées sauvages pour trouver un refuge.

« Les ombres filantes » s’inscrit dans la droite ligne des précédents romans de Christian Guay-Poliquin. Même si les trois romans peuvent se lire indépendamment les uns des autres, on retrouve ici le même narrateur que dans « Le fil des kilomètres » et « Le poids de la neige ». Après avoir essayé de rejoindre son père mourant, avoir eu un accident qui l’immobilisa longtemps, le narrateur essaie de trouver une forme de stabilité en rejoignant sa famille. La première partie du roman n’est pas sans évoquer « La route » de Cormac McCarthy. L’homme et l’enfant doivent survivre dans un monde devenu hostile après une catastrophe dont on sait peu de choses. La tension de la narration naît de cette situation, de l’angoisse liée aux autres et de leurs possibles intentions malveillantes. Mais la forêt y joue également un rôle fondamental. Elle est à la fois un lieu familier, protecteur mais aussi un lieu inquiétant, menaçant. Christian Guay-Poliquin sait parfaitement jouer sur ces deux aspects et nous offre de magnifiques descriptions de cet environnement.

« Les ombres filantes » permet surtout de questionner les liens familiaux. Ceux qui sont naturels, évidents, s’avèreront finalement difficiles, complexes. Le cœur de l’intrigue est bien entendu cette relation imprévue entre le narrateur et le jeune garçon. Ce qui se noue entre eux au fil des pages est fort et touchant. Rien ne l’explique, l’homme ne sait presque rien sur cet enfant, un mystère se dégage de lui mais cela n’empêche pas l’affection de naître et de grandir.

Avec « Les ombres filantes », Christian Guay-Poliquin nous montre à nouveau sa capacité à maitriser son intrigue, à créer une atmosphère inquiétante et étouffante. La fin du roman est véritablement saisissante.

Bilan livresque et cinéma de novembre

Novembre

La fin d’année approche à grand pas et l’heure des bilans aussi. En attendant, voici celui du mois de novembre avec sept romans et une bande-dessinée :

« Seule en sa demeure » qui m’a permis de découvrir Cécile Coulon dans un univers de conte gothique,

« Londinium » d’Agnès Mathieu-Daudé qui nous entraîne dans une uchronie bourrée de références historiques et littéraires,

« Peter Ibbetson » de George du Maurier, roman réaliste et onirique signé du grand-père de Daphné,

« Le jardin secret » merveilleuse adaptation du roman de Frances H. Burnett par Maud Begon.

Je vous parle très bientôt de mes autres lectures : « La déesse des mouches à feu » de Geneviève Pettersen qui ne m’a pas emballée, « Les ombres filantes », le formidable nouveau roman de Christian Guay-Poliquin et j’ai enfin eu l’occasion de relire « Madame Bovary ».

Et voici les films que j’ai pu voir en novembre avec deux coups de cœur :

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1981, François Mitterand est élu président de la République. Dans un petit café de Bretagne, ça exulte, ça applaudit. Dans un coin, Philippe reste assis, il observe son grand-frère Jérôme et ses amis. Tous les deux ont créé une radio pirate : Philippe est à la console pendant que Jérôme anime les soirées avec gouaille et talent. Le taiseux et l’exubérant semblent former un duo parfaitement complémentaire. L’équilibre commence à se fissurer quand Jérôme rencontre Marianne qui fait également fondre le cadet.

Dans « Les magnétiques », c’est bien le discret et timide Philippe qui sera le héros. Il a un don, celui de mixer génialement la musique avec toute sorte de sons. Son talent va trouver à s’exprimer à Berlin, où l’armée l’envoie après des tentatives pour se faire réformer. Philippe s’anime, s’illumine devant ses platines. « Les magnétiques » devient le portrait sensible d’un jeune homme qui apprend à s’émanciper, à quitter l’ombre protectrice et écrasante de son frère. Il y a beaucoup de très belles idées de mise en scène comme la déclaration d’amour de Marianne par cassette interposée pendant que Philippe débarrasse la cantine de la caserne. Les acteurs participent grandement au charme infini qui se dégage de ce film : Joseph Olivennes, Marie Colomb et surtout Thimotée Robart, révélation du film qui incarne Philippe avec délicatesse et intensité. Et que dire de l’excellente bande son qui passe de Joy Division, au le Marquis de Sade ou Gang of Four, rien que pour ça le film vaut le détour ! « Les magnétiques » est un film que je vous conseille sans réserve : vibrant, émouvant, un vrai coup de cœur !

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1996, Laura, finlandaise, est venue à Moscou pour ses études d’archéologie. Elle vit avec Irina et avec elle, elle doit faire un voyage à Mourmansk pour y voir des pétroglyphes. Mais c’est finalement seule qu’elle devra entreprendre ce voyage. Elle se retrouve dans un compartiment avec un jeune russe frustre et passablement alcoolisé. Il se rend également à Mourmansk où il travaillera dans les mines. Le trajet s’annonce long pour Laura.

Le film du finlandais Juho Kuosmanen a reçu le Grand Prix du jury au dernier festival de Cannes et c’est amplement mérité. Le trajet vers Mourmansk sera un voyage marquant pour Laura et pas seulement pour les pétroglyphes qui deviennent rapidement un prétexte. Peu à peu, les deux jeunes gens se rapprochent, s’apprivoisent et se plaisent. Rien de commun entre eux, seulement une attirance, une complicité qui s’éveillent de manière imprévue. Cette relation, forcément éphémère, est pleine de charme justement  parce qu’elle est improbable et de courte durée. Le poids de la séparation se fait sentir aussi mais les moments emmagasinés ne s’oublieront pas. Cette brève et intense histoire d’amour est touchante, remarquablement filmée et interprétée.

Et sinon :

  • « Pig » de Michael Sarnoski : Au cœur de la forêt, Robin vit en ermite dans une cabane en bois. Sa seule compagne est une truie truffière qui lui assure une maigre subsistance. Un négociant en champignons lui échange ses précieuses trouvailles contre de la farine, des œufs, des piles pour son magnétophone, etc… Mais un jour, des individus le brutalisent et lui vole sa truie. Accompagné par son négociant, il va devoir retrouver la civilisation, qu’il a fui, pour récupérer son animal. Le premier film de Michael Sarnoski est extrêmement étonnant et ne correspond à aucun genre. Il se découpe en plusieurs chapitres qui portent comme titre une recette de cuisine. Robin est un ancien chef reconnu et ayant eu beaucoup de succès. Son nom suffit à allumer des étoiles dans les yeux de ceux qui l’entendent. Le réalisateur nous montre Robin en action et ces scènes m’ont fait penser au « Festin de Babette ». « Pig » mélange les genres, nous surprend par des changements d’univers, des ruptures de ton, on passe de la douceur à la brutalité. Nicolas Cage était l’acteur idéal pour interpréter ce personnage à part, taiseux mais dégageant une force, une autorité naturelle.
  • « Oranges sanguines » de Jean-Christophe Meurisse : Nous suivons, durant une journée, un ministre de l’économie à la moralité vacillante, un couple de retraités endettés qui participent à un concours de danse et une adolescente qui espère perdre sa virginité très prochainement. Par un enchainement (totalement délirant), les différents protagonistes vont se croiser pour le meilleur et surtout pour le pire ! Le film de Jean-Christophe Meurisse est décapant et n’est pas à mettre sous tous les yeux. Le début est ironique, grinçant (la scène d’auscultation en gynécologie de l’adolescente ou les délibérations du jury du concours de danse donnent le ton). Mais le réalisateur opère un tournant lorsque le ministre d’économie se retrouve en panne dans les bois. Jean-Christophe Meurisse nous plonge alors dans l’horreur et fait apparaître des monstres sadiques et pervers. Il joue également avec la moralité et les émotions des spectateurs lorsque les victimes  deviennent bourreaux. Le pessimisme et la radicalité du point de vue ne plairont certainement pas à tout le monde. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que « Oranges sanguines » ne peut laisser indifférent. Si vous aimez l’humour noir, très très noir, foncez !
  • « Albatros » de Xavier Beauvois : Laurent est un commandant de gendarmerie exemplaire à Étretat. Son autorité, ses prises de décision sont respectées par ses collègues. Son quotidien va du rappel à l’ordre d’un gamin roulant en scooter sans casque à la constatation d’un suicide en bas des falaises. Laurent vit à la caserne avec sa fille et sa compagne. Il vient de demander celle-ci en mariage. Laurent est solide, équilibré. Pourtant, sa vie va basculer totalement suite à un tragique évènement. Xavier Beauvois excelle à montrer le quotidien de cet homme tranquille. Toute la première partie du film porte sur son travail de gendarme, son quotidien auprès de ses proches. Le réalisateur filme avec minutie, empathie cette région qu’il connaît bien. Mais au milieu du récit, l’intrigue change radicalement, du réalisme du début on passe à du romanesque pur. Laurent vacille, perd pieds, il n’est pas monolithique et ses faiblesses affleurent alors. Le personnage est incarné par le toujours juste et vibrant Jérémie Renier qui porte le film sur ses épaules. Marie-Julie Maille, coscénariste, cheffe monteuse, apporte beaucoup de force et d’émotion au film au travers de son rôle de compagne de Laurent. Xavier Beauvois nous offre un film maîtrisé et il n’hésite pas à surprendre son public en faisant prendre un virage à 180° à son récit.
  • « Tre piani » de Nanni Moretti : Un accident va bouleverser la vie des habitants d’un immeuble romain. Il y a Vittorio et sa femme Dora dont le fils est à l’origine de l’accident, Monica qui vit seule avec son bébé car son mari travaille loin de là, Lucio qui accuse son vieux voisin de pallier d’avoir eu des gestes déplacés sur sa petite fille. Le dernier film de Nanni Moretti est l’adaptation du roman « Trois étages » de Eshkol Nevo. Les destinées des différents personnages se déroulent sur plusieurs décennies, on les voit évoluer, changer. Le récit est dense et ressemble à un recueil de nouvelles. Le ton est sombre, pessimiste. Les personnages se perdent, se noient dans leurs certitudes (Vittorio et Lucio) ou dans leurs doutes (Monica). L’émotion affleure sans cesse, les failles, la capacité ou non d’évoluer de ces habitants sont au cœur du film. Le personnage de Monica est sans aucun doute le plus touchant, sa solitude, sa peur de perdre pied totalement émeuvent. il faut saluer le casting cinq étoiles de « Tre piani » : Alba Rohrwacher émotive et fragile, Riccardo Scamarcio rongé de colère, Margherita Buy bouleverse dans son rôle de mère tiraillée entre son fils et son mari. Sans doute un peu long, « Tre piani » n’est certes pas le meilleur film de Nanni Moretti mais j’ai aimé la diversité et la complexité des personnages et la qualité du casting.
  • « Amants » de Nicole Garcia : Simon est un petit trafiquant de drogues qui fréquente de riches clients. Il est en couple avec Lisa depuis de nombreuses années. Elle suit une formation en école hôtelière. Un soir, leur destin va basculer et Simon va fuir la France sans Lisa. Celle-ci aura bien du mal à se remettre de son départ mais elle finira par épouser Léo, un riche homme d’affaires. Trois ans après le drame, les chemins de Lisa et de Simon vont se recroiser par hasard dans l’Océan indien. Le nouveau film de Nicole Garcia se tourne vers le film noir. L’atmosphère est pesante, toujours inquiétante même si la menace ne prend réellement forme qu’à la toute fin du film. La réalisatrice reprend le classique trio amoureux où la classe sociale, l’argent jouent un rôle essentiel. Les trois acteurs jouent parfaitement leurs partitions, chacun reste opaque, mystérieux dans ses intentions. La narration manque néanmoins de fluidité, une sensation de scènes décousues m’a gagnée. C’est fort dommage car l’ensemble de la mise en scène était léchée et apportait un côté glacial à l’intrigue.