© Julien Ribot
A la fin d’une journée froide et humide, je me rendis chez mon luthier. De retour d’une tournée de trois mois avec l’orchestre dans lequel j’étais premier violon, mon instrument avait besoin des mains expertes d’Alain. Je fus fort surpris de ne pas être accueilli par lui en franchissant la porte de son atelier. Le nouveau propriétaire des lieux m’expliqua qu’il venait de racheter l’endroit et qu’il ne savait pas ce qu’il était advenu d’Alain. Je lui laissai mon violon et m’en retournai chez moi. Après quelques pas dans la rue, je fus rattrapé par Marc, l’un des apprentis d’Alain. C’est dans un café qu’il me raconta son histoire.
Fils, petit-fils de luthiers, Alain avait grandi dans la sciure de bois et la poussière de colophane. Habité par la passion familiale, il n’envisagea jamais de choisir une autre voie. Ses mains savaient d’instinct créer des volutes, sculpter des éclisses, vernir des tables d’harmonie. Les rabots, les ciseaux étaient le prolongement naturel de son corps. Il devint rapidement un luthier d’exception, reconnu par ses pairs et par les musiciens qui le sollicitaient. Mais cela n’était pas suffisant. Son orgueil ne pouvait s’en contenter, il cherchait la perfection. Une fois achevé, aucun violon ne semblait à la hauteur de son ambition. Inlassablement, ses mains sculptaient, ponçaient, assemblaient, vernissaient. Mais rien n’y faisait, sa quête d’absolue beauté était insatiable et devint obsessionnelle. Elle le dévorait, occupait entièrement son temps et son esprit. Plus qu’un but, elle devint le sens de sa vie.
Tout bascula il y a deux mois lorsqu’il reçut dans son atelier un célèbre violoniste de passage dans notre ville et dont l’instrument avait besoin de réglages. Pour qu’Alain comprenne le problème, il se mit à jouer. Au moment où l’archet entra en contact avec les cordes, Alain se figea. Les notes claires, vibrantes s’envolaient et emplissaient la boutique. Le son chaud de ce Stradivarius de 1710 était tout ce qu’il avait toujours cherché : une perfection absolue.
Alain refusa de se charger de ce violon, prétextant un excès de travail. Il s’enferma ensuite dans le fond de l’atelier. Il y resta toute la journée sans bouger, comme plongé dans une profonde torpeur. Je crois qu’il n’entendit même pas nos saluts à la fin de la journée. Le lendemain, nous découvrîmes un atelier vide, Alain n’était nulle part et il ne réapparut pas les jours suivants. Sur son établi, ses simples mots nous attendaient : « Je m’en vais. »





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Josef Engelhart-Café parisien
