Toucher la terre ferme de Julia Kerninon

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« J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. A 32 ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter. » Dans « Toucher la terre ferme », Julia Kerninon questionne la maternité et la tempête qu’elle provoque. L’autrice se livre entièrement, sans peur du jugement (sur le parking de la maternité, l’envie de tout quitter l’étreint.) Elle y raconte son cheminement, ses histoires d’amour incandescentes. L’une d’elles fut essentielle dans sa construction : à 16 ans et demi, à Paris, elle tomba sous le charme d’un homme de dix ans son aîné. Leur relation a été tourmentée et passionnée.

Le mouvement me semble définir le récit de Julia Kerninon. « J’ai passé ma vingtaine à partir tout le temps. Une autre intéressante maxime de mon père : Ta liberté s’arrête là où commence celle des autres. J’avais bien compris. La première chose que j’ai faite quand j’ai pu, ça a été de fuir les autres. Je voulais me comporter dignement, mais je voulais aussi désespérément être libre, alors j’ai fui. J’ai fui et fui et fui, je n’étais jamais là, je voulais seulement être seule, travailler, poursuivre mon bonheur dans les livres (…). » C’est ce trait de caractère qui vient s’opposer à l’idée de maternité. Comment rester soi tout en étant mère ? « Toucher la terre ferme » entre en résonance avec le livre précédent de Julia Kerninon « Liv Maria ». J’aurais probablement plus apprécié ce roman si j’avais pu lire ce texte auparavant. J’ai mieux compris la nécessité de fuir de Liv Maria en lisant le parcours de son autrice.  Ce récit est celui d’une femme qui doit apprendre à concilier les différentes facettes de sa personnalité, apprendre aussi à aimer et à se laisser aimer.

« Toucher la terre ferme » est un texte d’une rare honnêteté sur le parcours d’une femme, d’une écrivaine libre et qui est porté par la splendide écriture de Julia Kerninon.

Merci aux éditions de L’iconoclaste pour cette lecture.

Daddy d’Emma Cline

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Après le formidable « The girls » et le glaçant « Harvey », j’ai eu le plaisir de retrouver la talentueuse Emma Cline. « Daddy » est un recueil de dix nouvelles qui nous plonge dans la vie de personnages très variés : un père qui accueille ses enfants pour les fêtes de Noël, une jeune femme venue à Los Angeles pour devenir actrice, un ancien réalisateur à succès, une adolescente faisant la une de la presse à scandale après avoir été la nounou chez une célébrité, etc… Emma Cline transforme ses nouvelles en instantanés de vie, des moments suspendus dans la vie de ses personnages. Les chutes sont ouvertes, il semble que les personnages continuent à vivre sans nous après la conclusion de leur histoire.

Chacune des vies côtoyées nous montre une Amérique bien loin du rêve sur papier glacé. Les nouvelles d’Emma Cline parlent de dépendance, de solitude, de vulnérabilité et de perversité. Le ton est extrêmement désabusé, ses personnages sont souvent perdus, en plein trouble ou en pleine impasse. Dans des moments qui devraient s’avérer joyeux comme Noël, la projection d’un premier film ou les retrouvailles de trois amis, le malaise finit toujours par s’installer. Comme dans « Harvey » (la dernière nouvelle « A/S/L » comporte un personnage proche de celui de ce texte), Emma Cline nous propose à plusieurs reprises le portrait d’hommes d’âge mûr dépassés par leur époque, leur progéniture et dont la réussite professionnelle est bien loin derrière eux. Mais les jeunes gens, que l’on croise dans les nouvelles, ne semblent pas savoir tellement plus où ils en sont.

Au travers de ses nouvelles, Emma Cline dresse un portrait désespéré de l’Amérique d’aujourd’hui. L’ambiance, qui s’en dégage, est glaçante, imprégnée de tristesse. « Daddy » prouve à nouveau le talent de cette jeune autrice, sa capacité à saisir l’air du temps.

Traduction Jean Esch

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

Bilan livresque et cinéma de janvier

L’année commence bien avec douze romans et quatre BD. Je ne pense pas vous parler de toutes mes lectures qui furent comme toujours très variées et éclectiques : une enfance maltraitée, une passion brûlante, une visite du musée des Confluences, les Beatles qui sauvent une adolescente, des disparitions de jeunes filles,  la redécouverte d’une pionnière du cinéma, des boomers à côté de la plaque, une jeune femme déprimée qui va faire une étrange rencontre, la vie difficile d’une femme inuit, celle de George Sand, celle terrible et blessée d’Edith Bruck. De belles et parfois d’étonnantes lectures qui m’ont accompagnées en ce début d’année.

J’ai décidément bien occupé mon mois de janvier puisque j’ai pu voir onze films dont voici mes préférés :

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Gary est lycéen, le jour de la photo de classe il tombe éperdument amoureux d’Alana, l’assistante du photographe. Elle a 25 ans, est indécise quant à son avenir. Gary est au contraire très entreprenant. Il a joué des petits rôles à la télévision et se dit déjà acteur. Mais lorsque les portes des castings se ferment, il ne baisse pas les bras et se lance dans la vente de lit à eau. Alana, qui a repoussé ses avances, regarde le jeune homme avec amusement et de plus en plus de tendresse.

Paul Thomas Andersen est décidément un cinéaste surprenant, capable de changer d’univers à chaque film. Nous sommes ici loin de la noirceur de « There will be blood » ou de l’étouffant « Phantom thread ». Le réalisateur nous emmène dans la banlieue de Los Angeles dans les années 70, l’ambiance légère et ensoleillée est magnifiquement rendue (la formidable bande originale contribue également à retranscrire l’époque). Le film est un enchaînement de scènes, de portraits. Le scénario peut paraître décousu ou chaotique mais tout s’enchaîne avec fluidité, avec une formidable aisance dans la mise en scène. « Licorice pizza » est une comédie romantique singulière, originale qui est sans cesse en mouvement à l’instar de ses deux personnages principaux. Certaines scènes sont extrêmement drôles comme celle avec Bradley Cooper et celles avec le mari de femmes japonaises. A la tête du film, il faut saluer les deux acteurs principaux : Cooper Hoffman (le fils du regretté Philip Seymour Hoffman) et Alana Haim (musicienne, comme ses sœurs qui sont également dans le film) qui sont incroyablement attachants et touchants. « Licorice pizza » est un film d’une grande fraîcheur, particulièrement enthousiasmant et qui génère une forme de magie, de féérie au travers de cette histoire d’amour improbable.

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Judith mène une double vie. Elle est mariée avec Melvil, un chef d’orchestre réputé, avec qui elle a deux enfants. Étant traductrice, elle prétexte des voyages professionnels pour rejoindre Abdel qui vit à Genève avec sa petite fille. La difficulté de mener ces deux vies en parallèle augmente de plus en plus et Madeleine se perd dans les méandres de ses mensonges.

Le film d’Antoine Barraud est un formidable thriller dont le mystère s’épaissit au fur et à mesure. Les pièces du puzzle ne se mettent en place que tardivement et le spectateur s’interroge longtemps sur les motivations de Judith. Le suspens est donc parfaitement tenu, d’ailleurs le titre même du film reste un mystère jusqu’à la fin. Le personnage principal est passionnant et intrigant. Elle est toujours en mouvement, essayant de maîtriser ses deux vies avec le sourire. Mais le sol va finir par se dérober sous ses pieds. Virginie Efira est parfaite dans ce rôle et elle le rend attachant. « Madeleine Collins » est un film noir maîtrisé, élégant qui brouille les pistes et sait perdre son spectateur.

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Irène est une jeune fille débordante d’énergie. Elle étudie au Conservatoire, le théâtre la fait vibrer et l’habite totalement. Elle vit avec son père, sa grand-mère et son frère aîné. Tous vivent au rythme d’Irène qui les entraîne dans ses répétitions mais aussi dans ses histoires d’amour. Mais nous sommes en 1942 et la famille de la jeune fille est juive.

Sandrine Kiberlain réussit son passage derrière la caméra. Elle choisit de placer son histoire dans une période trouble mais la reconstitution historique n’est pas pesante. Irène pourrait être une jeune fille d’aujourd’hui, elle a les mêmes préoccupations. Le contexte historique s’insinue subtilement, par petites doses avec l’apparition du mot juif sur les cartes d’identité, l’interdiction pour Irène de rester au Conservatoire, l’étoile jaune brodée sur les vêtements. Mais Irène ne s’arrête pas à cela, elle avance, déterminée et légère. C’est un personnage extrêmement lumineux, plein de fantaisie et de fraîcheur. Sa vie s’ouvre devant elle, tant de choses sont à découvrir. Irène doit beaucoup à l’interprétation de Rebecca Marder, talentueuse sociétaire de la Comédie française. Le film de Sandrine Kiberlain m’a fait penser au livre d’Anne Berest « La carte postale » où elle évoque également le destin brisée de jeunes filles pourtant plein de promesses.

Et sinon :

  • « Un héros » d’Asghar Farhadi : Rahim est en prison pour une dette qu’il n’a pas réussie à rembourser après la faillite de son entreprise. Lors d’une permission de deux jours, il espère amadouer son créancier. Sa compagne a en effet découvert un sac qui contient  des pièces d’or. Pris de remords, Rahim va tout faire pour retrouver le propriétaire du sac. Mais son honnêteté va mettre en péril sa possible libération. Dans « Un héros », Asghar Farhadi nous montre à quel point la République islamique d’Iran ne tourne pas rond. Rahim va devenir un héros uniquement parce qu’il a été honnête. Tout le monde va vouloir utiliser son acte à commencer par les directeurs de la prison qui veulent redorer leur image. Mais la réalité est beaucoup plus complexe que ce que tous veulent montrer. Rahim doit par exemple dire qu’il a lui-même trouver le sac puisqu’il n’est pas marié avec sa compagne. De mensonges en quiproquos, Rahim va se trouver pris dans un engrenage infernal qui l’empêche de sortir de l’impasse. L’autoritarisme des institutions, leur cynisme incitent à la dissimulation et les réseaux sociaux s’en mêlent pour mettre à jour les menteurs. Le scénario est implacable, comme les institutions iraniennes, et notre pauvre Rahim, interprété parfaitement par Amir Jadidi, sera la victime d’un système aberrant. Comme dans « Une séparation », les témoins de la folie des adultes sont les enfants, incrédules devant tant de drames.
  • « Twist à Bamako » de Robert Guédiguian : 1962, le Mali , avec à sa tête Modibo Keïta, tente de s’émanciper de la tutelle française et d’entrer dans la modernité. Pour ce faire, de jeunes gens parcourent les campagnes pour promouvoir l’idéal socialiste. Les mœurs vont être difficiles à changer mais Samba a foi dans les idées progressistes. Lors d’un voyage en pays bambara, une jeune femme se glisse dans le camion de Samba. Lara a été mariée de force et elle veut échapper à son mari en allant vivre à Bamako. Contrairement à ses compagnons, Samba accepte d’aider la jeune femme. Avec « Twist à Bamako », Robert Guédiguian s’éloigne de l’Estaque et cela grâce à la découverte des photos de Malick Sidibé. Si le cadre est différent, l’idéal politique est bien toujours le même. Cette révolution malienne, portée avec force par la jeunesse, est lumineuse, solaire. Samba et Lara en sont les parfaits exemples. Ils rêvent d’un pays meilleur, d’un avenir plus libre et juste. Stéphane Bak et Alice Da Luz en sont les interprètes et c’est un régal de les voir évoluer sur grand écran. Malheureusement, la fête et la danse ne vont pas durer et c’est ce que montre également le cinéaste. Le bel idéal est rapidement dévoyé par ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne veulent pas que le monde change. Le sort des femmes est encore une fois négligé. Que nous soyons à Marseille ou à Bamako, Robert Guédiguian est toujours lucide sur le monde et il continue à en dénoncer les injustices
  • « La croisade » de Louis Garrel : Marianne et Abel découvrent avec stupeur que leur fils Joseph a vendu bon nombre de leurs objets : montres de collection, grands crus, robes vintage de grands couturiers. Joseph révèle à ses parents que de nombreux enfants ont fait la même chose et qu’avec l’argent récolté, ils vont sauver la planète. « La croisade » est une charmante et amusante comédie. Jean-Claude Carrière a co-signé le scénario et sa malice est partout présente. La scène d’ouverture est particulièrement savoureuse, Louis Garrel se moque avec beaucoup d’autodérision de ce couple de bobos parisiens. Les enfants mènent la danse dans cette histoire et poussent les adultes à se remettre en question et à évoluer. Marianne accompagnera très loin le projet de son fils alors qu’Abel a plus de mal à suivre.  » La croisade » est une comédie enlevée, pleine de fraicheur et de rythme.
  • « The card counter » de Paul Schrader : William Tell est un joueur de poker professionnel. Il est doué mais ne gagne que des sommes raisonnables pour rester en dehors des radars. Ne pas se faire remarquer, ne pas laisser de trace pourraient être son credo. Il faut dire que William a appris à compter et à mémoriser les cartes en prison. Il faisait partie des militaires d’Abou Ghraib qui ont torturé et humilié les prisonniers. Le quotidien monotone et millimétré de William va être perturbé par l’arrivée d’un jeune homme dont le père était également militaire et qui s’est suicidé. « The card counter » est un film surprenant. Lent, calme, il s’agit pourtant d’une histoire de vengeance, de violence. L’ambiance des casinos, le personnage central sont envoûtants, hypnotisants. William Tell est rongé par la culpabilité, l’obsession de la maîtrise. Il semble s’être construit une routine pour s’éviter de penser. L’arrivée du jeune homme va pourtant le réveiller et l’envie de se racheter va alors guider ses pas. Oscar Isaac est extraordinaire de stoïcisme, de douleur rangée et de lassitude. Le personnage est un reflet de l’Amérique et de ses traumatismes.
  • « Tromperie » d’Arnaud Desplechin : A la fin des années 80, Philip, un écrivain américain à succès, s’installe à Londres. Dans l’appartement, où il a installé son bureau, il reçoit sa maitresse londonienne. La jeune femme est mélancolique, son mariage bat de l’aile. Après leurs ébats, les deux amants parlent longuement. Philip évoque notamment avec elle, les autres femmes qui ont croisé sa route. Arnaud Desplechin adapte, pour son dernier film, Philip Roth. Rien d’étonnant à cela, tant les films du réalisateur sont emprunts de littérature depuis ses débuts. L’art de la discussion, de longs dialogues et des analyses de personnages complexes font également partie de son ADN. Le film est ici découpé en onze chapitres et les obsessions de Philip Roth sont reconnaissables : la judéité, le désir, la mort et les femmes. Le casting est impeccable et parfaitement bien choisi : Denis Podalydès, Léa Seydoux, Emmanuelle Devos, Rebecca Marder et Anouk Grinberg. Même si certaines scènes sont forts touchantes (notamment celles avec Emmanuelle Devos), l’histoire de Philip et de sa jeune maîtresse m’a laissée de marbre. L’émotion n’affleure que rarement dans leurs échanges qui m’ont mise à distance.
  • « Ouistreham » d’Emmanuel Carrère : Marianne Winckler est écrivaine et elle souhaite écrire sur les travailleurs précaires, montrer ceux qui sont invisibles dans notre société. Pour être au plus près d’eux, elle se fait embaucher comme agent d’entretien dans des campings, des entreprises et surtout sur les ferrys qui rejoignent l’Angleterre. Le travail y est extrêmement dur et exigent. Marianne se lie avec Christelle, une mère célibataire. Emmanuel Carrère adapte ici le travail de Florence Aubenas en romançant son propos. Le film montre parfaitement les cadences infernales, les douleurs physiques, les humiliations, la pauvreté qui guette et que l’on tente désespérément de repousser et les sacrifices personnels. Comme chez Ken Loach, la dureté du travail n’empêche pas l’entraide, la solidarité. Les actrices sont non-professionnelles et elles donnent ainsi un côté documentaire au film. Juliette Binoche se fond parfaitement dans l’ensemble avec sobriété et justesse. J’ai été un peu gênée par la fin du film, la découverte de la trahison, peut-être un excès de romanesque dans un film qui n’en avait pas besoin.
  • « The chef » de Philip Barantini : Andy Jones est un chef dans un restaurant gastronomique. Mais depuis quelques temps rien ne va plus : Andy oublie de passer les commandes auprès des fournisseurs, arrive en retard, ne complète pas les documents administratifs de suivi de la cuisine et sa vie personnelle part aussi en vrille. Ce soir-là, il ne doit pas faire faux bond à sa brigade. En ce vendredi précédent Noël, les réservations explosent. Le film de Philip Barantini montre un restaurant en plein coup de feu et la pression exercée sur l’ensemble du personnel. Les plan-séquences nous font passer de la salle à la cuisine, à la cour arrière du restaurant. Les personnels sont eux aussi en perpétuel mouvement, la frénésie de cette soirée est parfaitement bien rendue. Le principal atout du film est pour moi Stephen Graham dont j’admire le talent depuis « This is England ». Le reste du casting est également très bien. Le film aurait sans doute gagné à se concentrer uniquement sur le personnage d’Andy, le réalisateur s’éparpille un peu en voulant nous montrer les vies, les problèmes de nombreux personnages. L’ensemble reste néanmoins  très plaisant à regarder.
  • « Tous en scène 2 » de Garth Jennings : Le spectacle de Buster Moon et sa troupe fonctionne très bien mais notre koala voit plus grand. Il voudrait emmener ses chanteurs dans le théâtre de la Crystal Tower dirigé par le célèbre et terrible Jimmy Crystal. Lorsque Buster présente l’idée de son futur spectacle au fameux directeur, il lui annonce la présence de Clay Calloway, une légende du rock. Le problème, c’est que Buster ne connaît pas Clay et que ce dernier vit en ermite depuis le décès de sa femme. On retrouve avec plaisir Buster Moon et sa troupe d’amateurs devenus pro suite à un concours de chant. Rosita, Gunter, Johnny, Ash, Meena et la déjantée Miss Crawley sont de retour et ils sont toujours aussi attachants. Et ces personnages sont la grande réussite du film tant ils sont bien dessinés, bien déterminés psychologiquement. Le dessin animé reste vitaminé, drôle et clinquant. La musique, les personnages nous entraînent, il suffit de se laisser porter et de profiter du show.

Le grand vertige de Pierre Ducrozet

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En 2016, une majorité de chefs d’État décide de mettre en place la Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel. A sa tête est nommé Adam Thobias, un pionnier de l’écologie. Il recrute de nombreux scientifiques, photographes, voyageurs pour parcourir le monde et en faire un état des lieux. Tous communiquent à travers le réseau Télémaque. Certains ont des missions autour de centrales nucléaires, d’usines ce qui finit par inquiéter certains services secrets. Les intentions d’Adam Thobias deviennent de plus en plus opaques, même pour les personnes qu’il a envoyées à travers le monde.

« Le grand vertige » de Pierre Ducrozet est un roman ambitieux et très dense sur l’urgence climatique. Contrairement à des romans comme « Dans la forêt » ou « Les sables de l’Amargosa » où la catastrophe a déjà eu lieu, Pierre Ducrozet a la bonne idée de ne pas choisir le genre de la dystopie et situe son action dans un futur très proche. Son livre se situe entre le roman d’aventures et le thriller. Il nous offre une incroyable variété de paysages, de situations et de personnages. Certains d’entre eux sont au premier plan comme Adam Thobias, Nathan Régnier un microbiologiste, Mia Casal une « anthropologue post-punk éco-féministe néo-sorcière », Arthur Bailly photographe et June, une amie d’enfance de la fille d’Adam. Tous sont amenés à se croiser à un moment de la narration et ils portent les questionnements sur l’État du monde. Pierre Ducrozet souligne bien dans son roman les enjeux climatiques qui sont principalement soumis à une réalité économique et à la lenteur des décisions politiques. « Le grand vertige » semble alors assez désespérant, il fait le constat d’une forme d’impuissance face à l’ampleur de la tâche. Même la meilleure volonté du monde (celle d’Adam) ne semble pas en mesure de sauver la planète où seulement d’amorcer le mouvement. Avons-nous encore assez d’imagination pour trouver des solutions ? Le roman s’achève néanmoins sur une mince lueur d’espoir.

« Le grand vertige » est un roman passionnant, à l’écriture fluide et vivante. Le propos oscille entre émerveillement face à la beauté du monde et désespoir face à ce que l’homme en a fait. Une fiction malheureusement si juste et réaliste.

Finir par l’éternité de Céline Curiol

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Je poursuis ma découverte de la collection « Récits d’objets qui met en valeur des objets exposés au musée des Confluences. Chiara, couturière de son état, s’est commandée sur internet une machine à écrire Olympia de 1965. Un objet sans finalité pour elle, sans utilité mais qui pourra parfaire sa décoration intérieure. Malheureusement, lorsqu’elle ouvre son colis, Chiara découvre un objet étrange qui n’a rien à voir avec sa commande initiale. En faisant des recherches, elle découvre qu’elle a entre les mains une machine à chiffrer qui aurait servi à sécuriser les communications au sein de l’OTAN durant la guerre froide. Forcément l’objet titille la curiosité de Chiara : la machine fonctionne-t-elle encore et si oui, osera-t-elle l’utiliser ?

Céline Curiol nous propose, avec « Finir par l’éternité », une courte intrigue qui flirte avec le roman d’espionnage. Le mystère de la machine à chiffrer s’y prête naturellement. Mais l’autrice ne se contente pas des aventures de Chiara et elle ouvre son texte à des réflexions plus larges portant sur les progrès technologiques et l’obsolescence de plus en plus rapide des machines ; les travaux d’Alan Turing et notamment son jeu de l’imitation ; Adonis et ses représentations. Le centre du texte est néanmoins le secret. Céline Curiol analyse et questionne l’essence même du secret et également sa disparition possible en raison des réseaux sociaux où tout se dévoile.

« Finir par l’éternité » est un texte intrigant qui mélange fiction et réflexion autour d’un objet chargé d’histoire et de mystère.

A la pointe de Pierric Bailly

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« Le bâtiment est cerné d’une vaste surface en béton brut. Je le contourne par la gauche et emprunte un escalier pour aller me réfugier sous son abdomen surélevé, à l’abri au sec.

C’est peu dire que la masse est imposante. Soutenue par une dizaine de poteaux compacts, dont aucun n’est vraiment d’aplomb. C’est ce qui frappe en premier : l’absence quasi totale d’angles droits. Tout est un peu de traviole. Même une simple rampe d’escalier est une ligne brisée. » 

Ce drôle de bâtiment, c’est le musée des Confluences à Lyon. Depuis son ouverture en 2014, la collection Récits d’objets propose à des écrivains de choisir un objet du musée et de créer de la fiction autour de celui-ci.

Le choix de Pierric Bailly est très original puisqu’il choisit d’écrire sur le musée lui-même où il refuse de rentrer. Ce qui intéresse l’auteur, c’est ce qui se déroule autour du bâtiment. « Je me sens mieux à tourner autour, à papoter avec les gens qui passent, qui dansent, qui pêchent, qui travaillent, qui font la manche. » L’auteur l’avoue, les musées l’intimident comme les bibliothèques. 

Pendant quatre mois, Pierric Bailly sillonne les alentours du musée, questionne les personnes croisées sur leur impression à propos de l’architecture du musée. Ce dernier ressemble tour à tour à une grenouille, un vaisseau spatial ou un tamanoir. Sur l’esplanade de béton brut se croisent des skateurs, des danseurs, des sportifs, des promeneurs, des pêcheurs (le musée est à la confluence du Rhône et de la Saône), des SDF. Ce lieu m’a fait penser à l’esplanade qui s’étend au pied du centre Pompidou où gravitent également des foules très diverses. 

Ses errances autour du musée sont aussi l’occasion pour Pierric Bailly d’évoquer l’histoire du quartier Confluence qui est passé de quartier malfamé à quartier moderne et donc cher, de la construction difficile du musée, de faire des rapprochements entre son enfance dans le Jura et sa nouvelle vie lyonnaise, d’inventer les vies des personnes croisées qu’il n’ose pas aborder.

En moins de quatre-vingt pages, Pierric Bailly réussit à rendre l’atmosphère, la vie qui entoure le musée des Confluences. La réflexion de l’auteur, son humanité, la diversité des thèmes abordés, valent que l’on se penche sur ce texte, accessible même si l’on ne connaît pas Lyon. 

Idaho de Emily Ruskovich

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2004, Ann et son mari Wade habitent dans un coin isolé de l’Idaho. Comme son père avant lui, Wade commence à perdre la mémoire. Ann tente de sauver les souvenirs de son mari et elle s’accroche au moindre objet retrouvé. Wade fut précédemment marié avec Jenny, ils eurent ensemble deux enfants : June et May. Mais en août 1995, le destin de la famille bascule tragiquement. Ann veut savoir ce qu’il est advenu exactement ce jour-là pour mieux comprendre son mari.

« Idaho » a des allures de thriller en raison du drame qui marqua la vie de Wade. Le texte crée une attente chez le lecteur, on espère des révélations. Mais Emily Ruskovich déjoue nos attentes et il ne faut en aucun penser que des explications nous serons données à la fin. L’intrigue conserve ses mystères, les actes de la journée d’août 1995 resteront opaques. L’intérêt du roman se situe ailleurs.

« Idaho » est un livre qui parle avant tout de mémoire, de souvenirs. Emily Ruskovich donne la parole à différents protagonistes selon les chapitres et l’intrigue se déroule de 1973 à 2025. Cela nous permet de voir évoluer les personnages, de voir comment le passé les hante et modifie leurs trajectoires. Ce que j’ai trouvé très beau et tout particulièrement réussi, c’est la façon dont se lient Ann et Jenny. L’autrice introduit beaucoup de douceur, d’humanité dans cette surprenante relation.

Le roman ne porte pas le nom de l’état où vit Wade pour rien. Emily Ruskovich nous offre des descriptions splendides des paysages de l’Idaho qui nous apparaissent sauvages et rudes (l’hiver dans les montagnes s’avère extrêmement difficile pour Jenny et Wade).

« Idaho » est un roman étonnant, qui déjoue les attentes de ses lecteurs et se déploie à un rythme lent. Le résultat est un texte envoûtant à l’écriture poétique.

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Mon mari de Maud Ventura

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« Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire je suis toujours amoureuse de mon mari. J’aime mon mari comme au premier jour, d’un amour adolescent et anachronique. Je l’aime comme si j’avais 15 ans, comme si nous venions de nous rencontrer, comme si nous n’avions aucune attache ni maison ni enfants. Je l’aime comme si je n’avais jamais été quittée, comme si je n’avais rien appris, comme s’il avait été le premier, comme si j’allais mourir dimanche. »  Et entretenir une telle flamme représente beaucoup d’efforts. La narratrice travaille sans relâche pour être la femme belle et idéale correspondant aux besoin de son mari. Rien n’est laissé au hasard : de sa tenue à sa coiffure, en passant par la musique écoutée ou les livres lus, tout est sous contrôle. Une maîtrise de soi qui tourne à l’obsession.

« Mon mari » est la premier roman de Maud Ventura et il a fait grand bruit à sa sortie en septembre. J’ai attendu pour le découvrir à mon tour et ainsi prendre de la distance avec les nombreux avis lus, qu’ils soient positifs ou négatifs. Et mon avis rejoint le concert de louanges car j’ai eu grand plaisir à lire ce roman où les personnages sont autant manipulés que le lecteur. Du lundi au dimanche, nous suivons le quotidien, à priori ordinaire, de ce couple uni depuis quinze ans, ayant deux enfants et vivant dans un pavillon de banlieue. Mais la narratrice est totalement dépendante à l’amour, elle ne pense qu’à son mari : ce qu’il a fait, ce qu’il a dit ou ce qu’il a omis. Ses enfants passent clairement au second plan chez cette femme rongée par ses névroses. La jalousie, la suspicion, la dramatisation, le ressentiment sont au cœur de sa psyché. Son attitude devient de plus en plus dérangeante et inquiétante au fil des pages. La narration du roman est parfaitement maîtrisée, les obsessions de la narratrice parfaitement dosées pour rendre la lecture addictive. La question qui s’impose aux lecteurs est : jusqu’où va-t-elle aller ? Et l’on se délecte à tourner les pages pour découvrir le fin mot de cette histoire !

Avec un humour grinçant, Maud Ventura décortique, avec talent, les névroses de sa narratrice et réussit ainsi son entrée en littérature.

La trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot

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Xavier est barman et se voit commander des cerveaux par une excentrique cliente qui va rapidement l’obséder. Son frère aîné Zach s’épanouit dans un mariage très libre avec Charlie. Tandis que que leur frère cadet, Louis, change de copine tous les six mois et inscrit ses relations dans un schéma immuable. Leur père, Matthew, a quitté leur mère, Alice, en 1984 après l’avoir mise enceinte en même temps que sa maîtresse. Alice pourra se consoler dans les bras de Jacques, amoureux d’elle depuis toujours.

« La trajectoire des confettis » est une fresque ambitieuse qui entrelace les destinées de nombreux personnages. Marie-Eve Thuot nous fait voyager dans le temps, allant de 1899 à 2026. Les époques, les personnages se mélangent dans les différents chapitres sans que le lecteur ne soit jamais perdu. Chacun est tout de suite bien dessiné, bien décrit et les liens familiaux sont très clairement établis au fil des pages. Ils sont attachants ; leurs doutes, leurs failles, leurs réussites nous donnent envie de les suivre sur 600 pages. Le tourbillon d’évènements qui émaillent leurs vies est un régal à lire.

Marie-Eve Thuot aborde dans son roman les relations amoureuses, la sexualité avec des cas extrêmes : Zach qui a une vie sexuelle débordante et Xavier qui est abstinent depuis plusieurs années. L’autrice aborde beaucoup de situations, plus ou moins tabou et montre ainsi l’évolution des mœurs, les limites imposées par la société au fil des années. La situation des femmes est très présente avec la question de la maternité, de l’avortement, de la liberté sexuelle. Mais le roman ne laisse pas de côté d’autres thématiques actuelles et notamment celle de l’environnement et de l’extinction possible de l’espère humaine.

« La trajectoire des confettis » est un maelstrom de vie, une riche et ambitieuse galerie de personnages complexes et attachants, tout cela raconté avec intelligence et fluidité. Un premier roman enthousiasmant dont la construction très travaillée et aboutie m’a émerveillée.

Ainsi Berlin de Laurent Petitmangin

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Après s’être rencontrés pendant la seconde guerre mondiale, Käthe et Gerd se retrouvent au sein du Parti Communiste. Tous les deux vont s’engager pour la reconstruction de l’Allemangne et notamment de Berlin en ruines. Dans ce cadre, Gerd est en contact avec des ingénieurs, des architectes français, anglais et américains. C’est ainsi que Gerd rencontre Liz qui fait partie de la délégation américaine. Il la rencontre régulièrement au fil des années. A l’est, Käthe met en place un programme où les enfants des élites  intellectuelles seront éduqués dans des centres loin de leurs familles. Ils formeront une génération supérieure qui permettra de reconstruire le pays. Entre l’ouest et l’est, le cœur et les convictions de Gerd balancent.

Pour son deuxième roman publié, Laurent Petitmangin surprend par une intrigue très différente de celle de « Ce qu’il faut de nuit ». « Ainsi Berlin » est quasiment un roman d’espionnage au cœur de la guerre froide. L’auteur reprend les codes de ce type de roman avec des trahisons, des évasions de l’est vers l’ouest, la brutalité du régime communiste. Ce qui est commun aux deux romans de Laurent Petitmangin est la manière dont il imbrique l’intime et le politique. Gerd aime Käthe autant que Liz, ses convictions, ses choix se feront en fonction de ses inclinations pour ces deux femmes. L’évolution de l’engagement de Gerd, sa profonde indécision, sa culpabilité lorsqu’il trahit l’une ou l’autre, sont les thématiques qui sous-tendent ce roman. Laurent Petitmangin reste ici dans sa volonté d’étudier, d’analyser la complexité de la psyché masculine. La question de la filiation est également présente, un fils se glissera dans le trio politico-amoureux.

A nouveau, Laurent Petitmangin nous livre son intrigue dans un style épuré et des chapitres courts. Même si j’ai à nouveau apprécié le mélange entre les convictions politiques et les choix personnels, j’ai trouvé « Ainsi Berlin » moins intense, moins vibrant que « Ce qu’il faut de nuit ».