L’étouffoir de Suzanne Salmon

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« Léone Plé et Julienne Filastre habitaient une petite maison triste sur les hauteurs d’un bourg normand, industrieux et banal, étendu comme un chancre sur un paysage sain. Cette maison, baptisée en d’autres temps par on ne sait quel poète villa Les Lilas, n’avait de lilas que son crépis, seul reste décomposé d’un passé enterré avec ses arbres. »  Les deux sœurs vivent ensemble dans une routine bien établie. Julienne peint des tableaux sur commandes et écrit des poèmes pour une clientèle bien établie. Léone tient les cordons de la bourse et s’occupe de la maison, de la cuisine. Julienne ne s’occupe absolument de rien, sa sœur la dorlote comme si elle était encore une enfant. Mais un intrus va rompre cette harmonie construite par Léone. Un homme, Jean, vient s’installer dans la villa voisine. Il est veuf et séduisant. A 40 ans, Julienne voit en lui sa dernière chance de connaître le grand amour. Léone ne voit pas cette relation d’un bon œil.

« L’étouffoir » est un court roman parfaitement construit et particulièrement cruel. Les relations entre les trois personnages principaux, formant un triangle amoureux, font tout le sel de ce texte. Julienne est étouffée par sa sœur, elle voudrait enfin devenir adulte, être autonome. Ses contacts avec ses clients la font vivre par procuration : elle peint pour des mariages, communions, retraites, etc… Tout ce qu’elle n’a pas vécu elle-même. A l’idée de voir sa sœur prendre son envol, Léone se consume de jalousie et ne cesse de culpabiliser sa cadette. Il faut dire que la maison et le portefeuille appartiennent à Julienne. Que deviendrait Léone sans elle ?

Ce qui est très réussi dans le roman de Suzanne Salmon, c’est la manière dont la situation bascule et nous dévoile un personnage égoïste, effrayant et ravageur. Ce qui ne gâche rien, c’est la plume élégante, teintée d’ironie de Suzanne Salmon.

« L’étouffoir » est un roman sur les relations sororales, sur le désir face au temps qui passe et où les regrets, l’amertume dominent. Une réédition qu’il faut saluer tant ce texte est de grande qualité.

Le livre d’un été de Tove Jansson

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La jeune Sophie vient de perdre sa mère. Comme chaque année, elle passe ses vacances d’été sur une île du golfe de Finlande avec sa grand-mère et son père. Pendant que ce dernier part pêcher, Sophie et sa grand-mère se promènent, inventent des mondes, discutent sur les grandes et petites choses de la vie.

« Le livre d’un été » de Tove Jansson est constitué de courts chapitres qui sont chacun des scènes indépendantes. L’été de Sophie est émaillé de nombreuses activités et d’évènements : la fête de la St jean, la visite d’une île voisine récemment achetée par un architecte, une nuit passée sous une tente à l’extérieur, la venue d’une amie, sa peur nouvelle des insectes, etc… Le père reste une silhouette à l’arrière de ce qui est le cœur du livre : la relation entre Sophie et sa grand-mère. Cette dernière est facétieuse, pleine d’imagination (elle sculpte dans des branches d’étranges animaux, elle reconstitue Venise avec des boites d’allumettes). Sophie est très curieuse, elle pose de très nombreuses questions à son aïeule. Celle-ci lui répond de manière fantasque et parfois sérieusement !

La nature tient une place essentielle durant l’été sur cette île finnoise. Elle est sauvage, luxuriante, indomptable. Ce sont les mouvements de la nature qui rythment le quotidien de la famille. « Il faisait très chaud, tout était silencieux et désolé. La maison était comme un long animal tapi, et les hirondelles noires tournoyaient au-dessus d’elle avec des cris perçants comme des couteaux dans l’air. Sophie fit le tour du rivage et, finalement, se retrouva à son point de départ. Il n’y avait rien d’autre sur l’île que des rochers, des genévriers, des cailloux ronds et lisses, du sable et des touffes d’herbe sèche. Le ciel et la mer étaient voilés par cette brume jaune plus intense que le soleil et qui faisait mal aux yeux. Les vagues s’élançaient en longs rouleaux vers la côte, et éclataient en brisants sur le rivage. La houle était très forte. »

« Le livre d’un été » est un roman d’apprentissage, de transmission entre une grand-mère et sa petite-fille. Un livre qui rend hommage à la fantaisie de l’enfance, au passage des saisons, du temps et à la force de la nature.

Vanda de Marion Brunet

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Vanda élève seule son fils de 6 ans, Noé, son bulot. Tous deux habitent dans un cabanon de pêcheurs en bord de mer, sans fenêtre et sans confort. Vanda est femme de ménage dans un hôpital psychiatrique, intérimaire donc précaire. Cette vie sur un fil va basculer lorsque Simon, le père biologique de Noé, revient à Marseille pour l’enterrement de sa mère. Il ne savait pas qu’il était père et s’accroche à ce fils qu’il vient de découvrir. Il veut le sauver de la galère dans laquelle il vit avec sa mère mais aussi de cette dernière, trop excessive, trop exclusive. Vanda prend très mal les velléités de paternité de Simon et craint le pire. « Elle le sait, la venue de l’autre et son insistance à la revoir sont autant de signes. Ça vient pareil à un grain, la couleur du ciel qui change avant la tempête. Le corps de son fils la rassure, une réalité palpable, ce qu’elle a de meilleur. Eux deux, tout seuls. Rien que son fils et elle, il n’y a que ça qui compte vraiment, au final. »

J’avais découvert Marion Brunet avec « Sans foi ni loi » et j’ai été enchantée de retrouver sa plume concise, brute et toujours juste. « Vanda » est un roman noir, une tragédie, un drame social. L’auteure donne la parole aux invisibles de la société, ceux qui vivent à la marge et dont la colère gronde. La révolte couve dans les lignes de Marion Brunet, les raisons et manifestations en sont nombreuses : le mouvement des gilets jaunes, la répression policière, les contrats précaires, les immeubles insalubres qui s’effondrent. Vanda évolue dans ce monde-là et elle est dévorée par la rage. L’auteure nous offre ici un personnage atypique, flamboyant, digne face aux revers du destin et aux jugements des autres. Vanda fuit la « normalité », se débat pour conserver sa liberté et sa relation fusionnelle avec son bulot. Le déterminisme social va pourtant la rattraper. Jamais Marion Brunet ne juge ses personnages, c’est avec empathie qu’elle nous parle de Vanda, cette femme à l’instinct presque bestiale, hyper-sensible qui aime passionnément l’odeur du cou de son bulot.

Marion Brunet signe avec « Vanda » une vibrante tragédie aux personnages incarnés, vivants et attachants. La justesse, la précision de sa plume me donnent envie de la retrouver très rapidement.

 

La leçon de ténèbres de Léonor de Récondo

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« Une nuit au musée » est une collection des éditions Stock. Dans ce volume, Léonor de Récondo passe une nuit dans le musée El Greco de Tolède. Je dois avouer que je ne suis pas une grande admiratrice de la peinture du Greco. Je le suis bien d’avantage des livres de Léonor de Récondo, notamment de « Pietra viva » où elle parlait avec délicatesse et justesse du travail, des sentiments et des pensées de mon cher Michel-Ange. Sa plume m’a à nouveau embarquée et je suis partie avec elle à la recherche du Greco.

Léonor de Récondo alterne les chapitres où elle nous raconte son expérience dans le musée et les raisons qui l’ont menée là, avec la vie de Doménikos Theotokopoulos dit El Greco. L’auteure était déjà venue dans ce musée 15 ans auparavant avec ses parents. Depuis, son père est décédé et elle est revenue à Tolède avec l’un de ses carnets dans lequel il avait reproduit un tableau du Greco. Léonor de Récondo arrive au musée lors d’une journée caniculaire, elle attend de cette nuit une rencontre avec le peintre. Il s’agit quasiment d’un rendez-vous amoureux. Elle lui parle, l’appelle par son prénom, lui joue du violon pour l’attirer, lui qui aimait tant la musique. Elle a préparé sa visite en parcourant la ville à la recherche de ses œuvres. Elle s’imprègne de son travail avant de passer la nuit à l’attendre.

Il faut dire que le Greco a de quoi fasciner. Outre l’originalité de son œuvre qui mélange maniérisme et couleurs vénitiennes, son périple depuis la Crête, en passant par l’Italie, pour terminer à Tolède, est étonnant. C’est à force de volonté, de détermination (et de mauvais caractère) qu’il finit par s’imposer en Espagne. La famille de Léonor de Récondo a quitté l’Espagne pendant la guerre civile, son père était peintre. Ce sont autant ses racines, son histoire qu’elle cherche à retrouver durant cette nuit au musée.

Mélangeant son histoire personnelle à la vie du Gréco, Léonor de Récondo redonne vie au peintre et à son œuvre durant une chaude nuit à Tolède.

Le mois is back again !

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Vous l’attendiez avec impatience, voici le retour du mois anglais ! Nous en sommes déjà à la 9ème édition grâce à votre enthousiasme et votre implication.

Le principe : partager tout ce que vous souhaitez autour de l’Angleterre (lectures, films, photos, recettes…) au cours du mois de juin.

Cette année, vous serez accompagné(e)s par un trio de choc puisque je retrouve pour animer ce mois anglais Lou et Lamousmé. Vous nous retrouverez sur nos blogs, sur le groupe facebook dédié, et sur instagram sous le #lemoisanglais et @lemoisanglais. Un clin d’œil à Cryssilda qui, cette année, ne sera pas à nos côtés pour l’organisation mais fera partie des participants.

Sur le groupe facebook, vous trouverez les nouveaux logos de notre Belette, toujours aussi imaginative et motivée !

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Et voici le programme de ce mois anglais 2020 que nous avons voulu plus léger que l’année dernière  :
3 juin : Un roman policier d’Agatha… Christie ou Raisin (avec le Challenge British Mysteries)
6 juin : Londres, en littérature mais pas que !
9 juin : Romancière anglaise au choix
11 juin : Epoque victorienne (roman victorien, néo-victorien, essai…)

13 juin : Lecture jeunesse
15 juin : Vintage novel (Cluny Brown, Angela Thirkell, romans Persephone…)
18 juin : Essai ou biographie
21 juin : Tessa Hadley
23 juin : Cosy mystery (avec le Challenge British Mysteries)
26 juin : Une bande-dessinée
29 juin : Barbara Pym
Amusez-vous bien, lisez bien, nous avons hâte de découvrir vos nombreux billets autour de l’Angleterre !
Bon mois anglais !
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Le chien noir de Lucie Baratte

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Il était une fois une jeune et jolie princesse, Eugénie, qui subit son irascible père, le roi Cruel. Pour la punir d’avoir osé regarder un jeune page, il enferme sa fille dans une tour. Elle n’en sortira que lorsqu’un homme, possédant au moins trois fois la valeur de sa dot en fortune, franchira le pont-levis et l’épousera. Celui-ci arrive lorsqu’Eugénie a 16 ans, il se nomme le roi Barbiche. Il emmène sa nouvelle épouse dans son château qui se situe sur une île, bien loin des terres du roi Cruel. En chemin, Eugénie recueille un chien blessé : « Elle se pencha sur l’animal : c’était un jeune chien noir au beau pelage bouclé, une longue estafilade lui parcourait le corps, suintant le sang. Elle posa la main sur lui et colla l’oreille à sa gueule dans l’espoir d’un signe de vie… Le souffle était ténu, mais il respirait encore ! Le cœur était chaud et, bien que faible, il cognait sous la peau mouillée. Une joie inattendue saisit la jeune fille. » Ce chien noir deviendra son seul et unique compagnon dans sa nouvelle vie et dans le sombre château du roi Barbiche.

Le premier roman de Lucie Baratte est un hommage à Madame d’Aulnoy et à Angela Carter. Il revisite l’univers du conte, Barbe-Bleu et la belle et la bête, mais également du roman gothique. La trame de l’histoire appartient au premier genre comme en témoigne la formule « Il était une fois » répétée à chaque ouverture de chapitre. Les personnages viennent également de là : le roi sombre, inquiétant (nommé ironiquement Barbiche), la jeune princesse pure, le serviteur fidèle au roi et contrefait, la bête, la magie qui habite le château. L’ambiance du « Chien noir » est quant à elle proche des romans gothiques : une forêt profonde entoure le château et l’on peut s’y perdre, l’orage et la pluie rythment le récit, la noirceur habite chaque page de ce conte. Lucie Baratte ajoute à ces deux influences un zeste de littérature érotique du 18ème siècle (on pense au marquis de Sade) et des références contemporaines qui donnent un charme intemporel à son récit.

Au travers de ce conte violent et cruel, Lucie Baratte aborde la question de la domination patriarcale, de la brutalité faite aux femmes. « Le chien noir » est également un récit d’émancipation. Eugénie, qui jusqu’à 16 ans, n’avait rien vu du monde, va devoir affronter une réalité cauchemardesque pour entrevoir la lumière. Elle devra également faire l’expérience de l’altérité, dépasser la peur de l’autre.

« Le chien noir » nous permet de retrouver une part d’enfance, celle des contes qui nous faisaient frissonner. Dans une langue superbe, Lucie Baratte nous plonge avec délice dans une noirceur abyssale. Un pari audacieux pour un premier roman qui est parfaitement maitrisé. A noter la splendide couverture au graphisme soigné et l’existence d’un site internet qui prolonge la lecture et que vous ne découvrirez qu’en tournant la dernière page de ce conte.

Love me tender de Constance Debré

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« Je nage tous les jours, j’ai le dos et les épaules musclés, les cheveux courts, bruns un peu gris devant, le détail d’un Caravage tatoué sur le bras gauche, et Fils de Pute, calligraphie soignée, sur le ventre, je suis grande, mince, j’ai peu de seins, un anneau à l’oreille droite, je porte des jeans, des pantalons de toile, des tee-shirts blancs ou noirs, des chemises d’homme l’été, un vieux blouson en cuir, pas de soutien-gorge (…) je préfère écrire que travailler, je ne pense jamais que j’ai 47 ans, j’imagine que je vieillirai d’un coup, sauf si comme ma mère je meurs avant, à part mon fils que je ne vois plus tout va bien, il a huit ans mon fils, puis neuf, puis dix, puis onze, il s’appelle Paul, il est super. » C’est ainsi que se présente la narratrice de « Love me tender ». Elle est issue d’une famille riche et bourgeoise. Elle était avocate, mariée et mère de famille. Et un jour, elle a choisi de tout plaquer, de changer radicalement de vie. Elle quitte son mari, son travail, vit dans un petit appartement et se débarrasse du superflu. Ce choix de vie ne gêne pas son ex-mari jusqu’à ce qu’elle lui parle de ses relations homosexuelles multiples. Insupportable pour l’ex-mari qui l’attaque en justice et l’accuse d’être une mauvaise mère. L’idée de l’inceste est sous-jacente, la garde de son fils lui est retirée.

Constance Debré interroge ici l’amour filial, sa différence avec les autres formes d’amour. « Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. » La narratrice se dépouille de tous ses biens matériels, elle vit en ascète. L’écriture, la natation, les filles occupent sa vie. Cette quête de liberté par rapport à l’argent, à son ancienne vie, à ses relations aux autres n’est pourtant pas complète. De la vie qu’elle a quitté reste l’enfant. Et ce lien se révèle bien plus fort qu’elle ne l’imaginait. Au cœur de « Love me tender » se niche une magnifique lettre à l’attention du fils, une lettre d’une tendresse et d’un amour infinis.

Le dépouillement du matériel amène également à celui de la langue. Celle de Constance Debré est sèche, sans fioritures, elle est factuelle. « Love me tender » est un livre cru, qui parle de sexe, de corps et qui envoie promener les conventions sociales et les relations amoureuses traditionnelles.

Je n’avais pas lu « Play boy » et j’ai donc découvert la puissante voix de Constance Debré avec « Love me tender ». Sa langue crue, sa quête de liberté et sa détermination à affirmer ses choix de vie m’ont totalement emportée.

L’art d’échouer de Elizabeth Day

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Elizabeth Day est journaliste, écrivaine et elle est aussi la créatrice d’un podcast qui a rencontré un énorme succès : How to fail with Elizabeth Day. Deux ans après un divorce douloureux à 36 ans, elle a décidé de créer son podcast pour discuter avec des personnalités des échecs qu’elles ont pu connaitre. Le constat est évident : tout le monde a connu l’échec dans sa vie professionnelle ou personnelle et chacun a pu en tirer des leçons, a pu apprendre de ses échecs pour mieux rebondir ou se réinventer.

Son livre est inspiré de son podcast et elle y raconte ses propres échecs à l’école, au travail, avec sa famille, ses amis, son couple. Le récit de ses expériences douloureuses est émaillé des exemples tirés de son podcast et de l’expérience de Jessie Burton, Phoebe Waller-Bridge, David Nicholls, Tara Westover, Sebastian Faulks, Nicole Kidman, Robert Pattinson pour n’en citer que quelque uns.

Dans une société de la performance, des réseaux sociaux aux images parfaites, l’échec ne semble pas avoir sa place. La société nous envoie des injonctions permanentes à la perfection, surtout aux femmes. Elizabeth Day a longtemps tout fait pour l’atteindre, elle était dans une volonté de plaire aux autres et de leur faire plaisir (c’est ainsi qu’elle se retrouva à manger du blaireau dans une maison isolée ou à essayer un sauna vaginal à la manière de Gwyneth Paltrow pour des articles). De siècles de misogynie institutionnalisée ont mené les femmes à vouloir être toujours plus parfaites, plus performantes dans de nombreux domaines. Ce qui est impossible à réaliser et donne un sentiment d’échec.

« L’art d’échouer »  est un livre d’une parfaite honnêteté, Elizabeth Day n’hésite pas à montrer ses failles, sa vulnérabilité, ses complexes. Elle le fait avec beaucoup d’humour et le recul nécessaire pour montrer à quel point ses échecs lui ont été utiles pour se construire et trouver sa voix. Son témoignage est précieux tant il permet de se décomplexer et de réfléchir sur son propre parcours.

Drôle, intelligent, déculpabilisant, « L’art d’échouer » dévoile les déboires douloureux du parcours d’Elizabeth Day mais également la manière dont elle a su les exploiter pour se reconstruire et s’épanouir.

Sara ou l’émancipation de Carl Love Almqvist

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A bord du Yngve Frey au départ de Stockholm, Sara Videbeck se retrouve à voyager seule car sa tante a manqué l’embarquement. Depuis le pont, un beau sergent a vu la scène se dérouler et son regard est aimanté par Sara. « Un détail avait attiré son attention : au moment du départ, elle portait une coiffe de dame en toile de Cambrai, qu’elle avait retirée peu après et remplacée par un fichu de soie comme ceux que portent les femmes de plus modeste condition. Se posait alors une question : cette passagère était-elle une jeune fille du peuple ou une bourgeoise ? Et que ce soit l’une ou l’autre, pour quelle raison avait-elle changé de couvre-chef ? » Le sergent, Albert, mettra tout en œuvre pour approcher et faire connaissance avec Sara. Le mystère l’entourant ne se dissipera d’ailleurs pas après la rencontre tant la jeune femme est étonnante et indépendante.

« Sara ou l’émancipation » a été publié en 1838 et il fit scandale dans une Suède protestante et conservatrice. Il est aujourd’hui considéré comme un classique. Ce court roman est le récit d’une rencontre le temps d’un voyage. Nous partons de Stockholm en bateau pour rejoindre Lidköping où vivent Sara et sa mère. Durant ce laps de temps, nous faisons connaissance avec une jeune femme déterminée, réfléchie et d’une indépendance surprenante pour l’époque. Sara s’est déplacée à Stockholm pour affaires. Depuis le décès de son père, elle dirige seule sa boutique de maître-verrier. Elle peut le faire tant que sa mère est en vie mais Sara a déjà imaginé la suite : une petite boutique, la vente de sa recette de mastic, la location de pièces dans sa maison. Tout cela lui permettra de rester indépendante financièrement. Et elle y tient, pendant le voyage, elle tient toujours à payer sa part quand Albert l’invite à déjeuner ou lorsqu’ils partagent une calèche. Ses idées sont bien arrêtées et rien ne peut l’en faire changer. Il en est de même sur le fait d’avoir un mari, Sara ne voit pas l’intérêt de s’enfermer dans le mariage et de se priver de liberté. L’amour n’en a pas besoin, pas plus que d’une vie commune ! « A mon avis, on ne devrait jamais s’installer ensemble : ceux qui s’aiment sont plus enclins à s’agacer mutuellement, à se fâcher et à finalement se détruire, que ceux qui ne comptent pas l’un sur l’autre et voient les choses avec du recul.  » Il faudra bien le temps du voyage à Albert pour comprendre cet être singulier à l’esprit vif.

Avec une plume élégante, Carl Jonas Love Almqvist dresse le portrait d’une femme autonome et déterminée à le rester même si l’amour croise son chemin. Il fait, dans son roman, l’éloge de l’union libre et de l’émancipation de femmes.

Bilan du Grand Prix des lectrices Elle 2020

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Fin juin 2019, je recevais un mail m’annonçant que je faisais partie du jury du Grand Prix Elle des lectrices 2020. 28 livres plus tard et une chronique publiée dans le magazine, voilà le prix qui s’achève. J’avais beaucoup d’appréhension avant de participer : peur de ne pas respecter les délais de lecture, peur de devoir lire autant d’essai alors que j’en lis peu. Après avoir longtemps tourné autour de ce prix, j’ai envoyé ma candidature, poussée par mes copines des Lectrices optimistes, Cécile et Manon. Et ce qui fut grandiose dans cette aventure, c’est que nous avons pu la partager toutes les trois.

Les gagnants ne sont pas encore connus à ce jour mais je vous présente mon palmarès personnel.

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Catégorie roman :

« Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena, un livre remarquable, d’une grande sobriété alors qu’il parle d’un immense traumatisme et qui m’a profondément émue. Lu pour le jury du mois d’octobre, il est resté mon chouchou tout au long du prix.

Et le roman de Santiago H. Amigorena a eu de très beaux concurrents : « Rien n’est noir »de Claire Berest qui rend un hommage vibrant et lumineux à Frida Kahlo, « Girl »de Edna O’Brien, monologue intérieur saisissant d’une jeune nigériane kidnappée par Boko Haram, « Et toujours les forêts » de Sandrine Collette qui rencontre de manière très réaliste et sombre la fin de notre monde. A part le calamiteux « Dévorer le ciel », la sélection des romans était passionnante et variée. Mon seul regret sera que l’extraordinaire « Ici n’est plus ici » de Tommy Orange n’ait pas été sélectionné par mon jury de janvier  (heureusement, ce fut au profit de « Girl »).

Catégorie polar :

« Mon territoire » de Tess Sharpe, le choix du meilleur polar ne fut pas aussi évident que pour le roman. Je n’ai pas eu de véritable coup de cœur dans cette sélection mais nous avons eu plusieurs excellents polars. J’ai choisi celui de Tess Sharpe parce qu’il allie une intrigue rythmée à un propos féministe. Mais j’ai également beaucoup aimé retrouver Harry Hole et l’efficacité de Jo Nesbo dans « Le couteau », « Une famille presque normale »de M.T. Edvardsson à l’habile construction qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière phrase et « Sacrifices »de Ellison Cooper, un polar totalement addictif.

Catégorie essai :

« Honoré et moi » de Titiou Lecoq, aucune hésitation pour le choix de mon essai préféré tant j’ai été enchantée par cette biographie de Honoré de Balzac. La vie flamboyante de ce perdant magnifique est rendue avec humour, tendresse et un style enlevé. Un régal ! Même s’il ne s’agit pas de ma catégorie favorite, j’ai été ravie de découvrir également « Le consentement » de Vanessa Springora dont j’ai apprécié la sobriété et la lucidité, « Le courage des autres » de Hugo Boris qui n’hésite pas à nous montrer ses failles et ses faiblesses et « Jouir » de Sarah Barmak qui dédramatise l’orgasme féminin et aide les femmes à se réapproprier leurs corps.

Je croise les doigts pour que l’un de mes chouchous soit dans le trio gagnant ! L’aventure du prix Elle fut passionnante, enrichissante et je suis prête à rempiler dès que cela sera possible !