Une bonne école de Richard Yates

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La Dorset Academy, dans le Connecticut, a été créée par une vieille millionnaire qui souhaitait y voir former les fils de la haute bourgeoisie. En septembre 1941, y entre William Grove, fils de parents divorcés et loin de l’assurance des autres garçons. Il découvre la rivalité entre élèves, les jeux idiots qui tournent à l’humiliation. William a beaucoup de mal à s’acclimater et se laisse aller : « Le gamin était dans un piteux état. Son costume de tweed semblait poisseux de crasse, sa cravate n’était qu’une loque entortillée, ses ongles longs étaient bleus, et il aurait eu besoin d’une bonne coupe de cheveux. Il se prit les pieds l’un dans l’autre lorsqu’il approcha d’une chaise, et s’assit avec une telle maladresse qu’on aurait dit qu’il était impossible à ce corps de prendre une posture tranquille. De quoi vous donner envie d’entrer à la Dorset Academy ! » Heureusement, William Grove finira par trouver sa place grâce au journal de l’école dans lequel il va se mettre à écrire.

Publié en 1978, « Une bonne école » est l’avant dernier roman de Richard Yates. Comme souvent, il s’agit d’un roman très autobiographique. William Grove est le double de l’auteur. A travers la vie des jeunes hommes de la Dorset Academy, Yates fait le portrait de sa génération, celle dont l’avenir est rétrécit par la guerre. Une sorte de menace plane sur les élèves. Certains devancent l’appel mais la plupart attend la fin de leurs études qui les oblige à rejoindre l’armée. Les histoires de Richard Yates sont ici empruntes d’une amère mélancolie. Certains des élèves ne reviendront jamais. A l’image de ses élèves, le destin de la Dorset Academy est compromis. Des problèmes de trésorerie menacent durant toute la scolarité de William Grove donnant au lecteur la sensation de la fin d’une époque, de la jeunesse d’une génération.

Richard Yates montre également parfaitement ce que signifie vivre en vase clos dans un pensionnat de garçons. C’est tout d’abord un concentré d’hormones, une sexualité naissante et bouillonnantes. Le roman est parcouru par une tension sexuelle. Le pensionnat,  c’est aussi les bizutages humiliants, cruels qui peuvent détruire les plus fragiles. Mais c’est aussi la camaraderie, la vie en communauté qui permettent d’évoluer, de grandir. Les enseignants partagent ce quotidien et le leur n’est pas forcément plus réjouissant. Leurs vies intimes sont exposées. Tous les élèves connaissent les hauts et les bas de leurs profs, leurs faiblesses sont visibles par tous.

Avec « Une bonne école », Richard Yates fait revivre le microcosme de ses années de pensionnat, le goût des mots qui l’a tiré d’affaire comme le personnage Willam Grove. Son récit est comme toujours imprégné de mélancolie et laisse un goût amer de désillusion.

Un héritage de Sybille Bedford

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En Allemagne, au tournant du XXème siècle, deux familles vont être liées par le mariage de Julius Von Felden et Mélanie Merz. Les Von Felden sont des propriétaires terriens du comté de Bade au Sud de l’Allemagne. Ils sont catholiques et cultivent une certaine excentricité. Les Merz sont des juifs de Berlin issus de la grande bourgeoisie. Ils vivent repliés sur eux-mêmes dans leur grande demeure aux lourdes tentures. Leur alliance est des plus improbables. C’est sur la Côte d’Azur que Julius, piqué d’antiquités, fait  la connaissance de la jeune et ravissante Mélanie. Celle-ci, malheureusement, meurt tôt de la tuberculose. Mais les deux familles restent proches même lorsque Julius épouse en seconde noce Caroline, une jeune anglaise raffinée. Les deux familles, bien que culturellement fort différentes, ont un point commun : celui de ne pas comprendre et de ne pas vouloir voir ce qui se déroule autour d’eux. Leur monde change, une époque est révolue et ils préfèrent tous l’occulter.

Sybille Bedford était une romancière, une journaliste anglaise d’origine allemande. Ce roman est en grande partie autobiographique. L’intrigue commence à un moment charnière de l’histoire de l’Allemagne en 1870, au moment de la création du Reich autour de la Prusse. Les Von Felden vivent près de la frontière de l’Alsace, du Nord-Ouest de la Suisse et n’ont rien en commun avec la Prusse. Ils n’en partagent ni la culture ni la religion. Ils sont l’emblème d’une Europe cosmopolite, Julius voyage beaucoup à travers l’Europe. L’unification de l’Allemagne conduit la famille vers le drame lorsque Johannes, le frère de Julius est envoyé à l’école des cadets. Celui-ci ne supportera pas la rigueur, la brutalité de l’école et fera une fugue qui scellera le destin de sa famille. Les Merz, quant à eux, vivent totalement en autarcie, leur quotidien est centré sur la famille et sur ses traditions bien loin des changements politiques et sociétaux.

Ce qui rend particulièrement attachant le livre de Sybille Bedford est l’incroyable galerie de personnages : Julius est un homme fantaisiste aimant vivre avec des chimpanzés, Eduard Merz est un dandy qui se ruine au jeu, Johannes Von Felden est un jeune homme beaucoup trop sensible et innocent. A travers le destin des deux familles se dégagent des femmes fortes, solides qui empoignent la modernité et ses changements. C’est le cas de Sarah Von Felden, érudite et richissime qui refuse de payer les dettes de jeu de son mari Eduard. C’est la cas également de Mélanie Von Felden, la mère de l’auteur, qui n’hésite pas à reprendre son indépendance, à quitter son mari lorsqu’elle constate la distance qui s’est creusée entre eux.

« Un héritage » est le beau récit des destinées tumultueuses de deux familles liées par un mariage à un moment crucial de l’histoire de l’Allemagne.

C’en est fini de moi de Alfred Hayes

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Fuyant Los Angeles et sa seconde femme, Asher revient à New York, là où il est né. Il est écrivain, scénariste et il a rencontré un certain succès. Mais les contrats ont fini par s’espacer, sa seconde femme a fini par le tromper. Asher espère retrouver une innocence, une jeunesse en revenant dans sa ville. Il y rencontre un couple : Michael, un petit cousin, et sa petite amie Aurora, vingt ans. Asher en a presque soixante mais il tombe sous le charme de la jeune femme. Pour garder contact et jouer les maîtres à penser de Michael qui souhaite être écrivain, Asher l’emmène se promener dans les rues où il a vécu. Il lui raconte son enfance au fil des promenades : « Peut-être que pour Michael, qui marchait, mains dans les poches de son manteau, à mes côtés, cela s’apparentait à la visite non d’une ville, mais d’un entrepôt à l’abandon, un après-midi passé dans un immense garde-meuble, empli de tout et de rien, d’objets poussiéreux portant une étiquette et que personne, jamais, ne viendrait chercher. Je voyais qu’il pourrait ressentir les choses ainsi. Bon Dieu : dans quoi m’étais-je fourré, une histoire de résurrection ? Quoiqu’il en soit, j’avais besoin de susciter son intérêt. » Il veut également susciter celui de la belle Aurora et pas uniquement pour être son mentor.

Après « Une jolie fille comme ça », je continue à découvrir l’oeuvre de Alfred Hayes, romancier et scénariste né en Grande-Bretagne et mort à Los Angeles. « C’en est fini de moi » est une histoire bien cruelle, celle d’un homme vieillissant et essayant d’arrêter la course du temps en se frottent à la jeunesse. Il partage leur quotidien, leurs sorties nocturnes. Son sentiment d’avoir rater sa vie s’estompe à leurs côtés. Il s’imagine leur protecteur, leur conseiller. Il ne voit pas que ses deux jeunes compères l’entraînent petit à petit dans un jeu ambigu et pervers. Il ne voit pas que l’écart est trop grand entre les générations pour espérer le combler. Cette jeunesse n’a que faire des conseils qu’il pourrait leur apporter. La leçon que Michael et Aurora lui réservent lui laissera un goût amer et celui d’une profonde solitude. Comme dans « Une jolie fille comme ça », le ton est très désabusé, le narrateur nous raconte la fin de ses illusions.

« C’en est fini de moi » est également un bel hymne à la ville de New York que Asher redécouvre avec surprise et fascination. Ses souvenirs s’ancrent dans ceux des rues, des immeubles, des petits magasins de quartier. « Je longeais ce qui avait été autrefois la 6ème avenue et que l’on avait rebaptisée Avenue des Amériques. Je n’avais qu’à marcher lentement et, lentement, la ville viendrait à moi. Mais New York ne vient jamais lentement à qui que ce soit. Ce n’est pas un paysage. Elle vient à vous simultanément. Elle existe continûment à la périphérie du regard. Presque toujours, on aperçoit à la limite de ce que l’on voit quelque chose que l’on ne voit pas encore. J’avais toujours su cela, même à l’époque où c’était une ville différente, une ville que j’habitais, la même que celle où je tentais de vivre aujourd’hui. » Une ville qui, comme Asher, a changé imperceptiblement et où les souvenirs ne sont plus que des images lointaines.

« C’en est fini de moi » est le récit d’un homme aveuglé par la jeunesse, espérant un souffle nouveau et qui finit plus seul que jamais. Un roman âpre sur le déclin d’un homme sous le ciel gris de New York en janvier.

Rosie et le goût du cidre de Laurie Lee

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L’écrivain, poète et scénariste Laurie Lee raconte, dans « Rosie ou le goût du cidre », son enfance dans les Cotswold. Le livre débute juste après la première guerre mondiale. La mère de l’auteur vit seule avec les enfants du premier mariage de son époux et ceux qu’ils ont eu ensemble. Le père quitta la maison lorsque Laurie avait trois ans : « Dans l’attente, nous vécûmes là où il nous avait laissés ; vestige de sa jeunesse provinciale, encombrante nichée campagnarde trop incongrue pour qu’il pût l’emmener avec lui. Il nous envoyait de l’argent, et nous grandîmes sans lui. En ce qui me concerne, il ne m’a pas manqué. J’étais parfaitement heureux dans ce monde de femmes, tout brouillon qu’il pût être, houspillé, chahuté au jour le jour, ficelé comme l’as de pique ou poupiné, grondé, admiré, aspiré dans les airs par un soudain déluge de baisers ou déposé et oublié au milieu des assiettes sales. » Laurie Lee égrène ses souvenirs au fil de grandes thématiques comme la cuisine, hiver et été, les oncles, etc… Se dégagent des souvenirs une impression de joie de vivre et une nostalgie. Ce petit village des Cotswold, avec ses traditions, est amené à disparaître en raison du progrès, des transports qui l’ouvrent au monde et le changent en retour. On sent un très fort attachement à cette vie pauvre, rude mais riche en sensations. Les saisons brutales, violentes (aussi bien le froid que le chaud) rythmaient la vie ; les fêtes de village l’égayaient ; l’école essayait (souvent vainement) de discipliner ce petit monde.

Et celui de Laurie Lee est peuplé de figures emblématiques : les oncles, qui « (…) devinrent des figures de légende » aux destinées fantasques et imprévisibles ; les deux grands-mères vivant à proximité l’une de l’autre mais se détestant jusqu’à la mort ; les trois demi-sœurs et les deux frères tous solidaires et éclatants de vie. Et au centre de la famille, il y a l’attachante figure de la mère, rêveuse, extravagante, brouillon, toujours en retard pour prendre le car et attendant fidèlement le retour de son homme. Le portrait ne cache pas les défauts, les travers mais il est aussi infiniment tendre et plein d’amour. « Cependant, en dépit de tout cela, elle éclaira nos têtes de pioche d’imperceptibles étincelles de beauté. » 

L’écriture imagée, poétique de Laurie Lee est un enchantement qui donne vie et profondeur à ses souvenirs. Le récit a la douceur, la pureté de l’enfance même s’il est loin d’être idéalisé. « Rosie ou le goût du cidre » est un classique en Angleterre, plusieurs fois adapté que je vous conseille de découvrir.

A year in England

 

The end of the f**king world / Mindhunter sur Netflix

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James pense qu’il est un psychopathe. Il s’est entraîné à tuer des animaux et aimerait maintenant passer au niveau supérieur. C’est là qu’Alyssa entre dans sa vie. Extravertie, rebelle, elle est forcément attirée par l’étrangeté de James. Les deux adolescents sont hors-norme, trop borderline pour leur petite ville. Leurs deux mal-être vont s’associer pour fuguer et partir à l’aventure loin de la morosité et de l’ennui.

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« The end of the f**king world » de Charlie Covell est l’adaptation d’une bande-dessinée de Charles Forsman. C’est le récit d’un road-movie mouvementé pour James et Alyssa. Les deux Bonnie and Clyde deviennent de plus en plus attachants. Leur relation bancale devient profonde, ils s’apprivoisent petit à petit.

La série, qui ne comporte que huit épisodes de 20 minutes, commence dans l’humour noir, le cynisme mais bascule tout doucement vers le drame, le malaise. Le ton du début est décapant, hilarant mais on finit la série avec la gorge serrée et les yeux humides.

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Les deux acteurs principaux : Alex Lawther (vu dans l’épisode le plus glaçant de la saison 3 de Black Mirror) et Jessica Barden sont particulièrement convaincants dans le rôle de ces deux adolescents décalés et déglingués. La bande-son est également excellente. « The end of the f**king world » est un petit bijou de comédie noire, un coup de coeur que je ne peux que vous conseiller.

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L’agent spécial Holden Ford est négociateur au FBI, il enseigne également ses techniques. Adepte de l’écoute et du dialogue, Holden s’intéresse aux criminels les plus dangereux, ceux que l’on nommera par la suite les tueurs en série. Il s’associe avec l’agent spécial Bill Tench et tous les deux parcourent les Etats-unis, de prison en prison, pour discuter avec les tueurs. Ils commencent par Ed Kemper, l’Ogre de Santa Cruz, qui a tué et décapité six femmes dont sa mère. Leur volonté de compréhension de ces cerveaux malades attire une psychologue universitaire  qui les aide à cadrer les entretiens.

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David Fincher produit et réalise certains épisodes de cette série inspirée par le livre de l’agent spécial John E. Douglas, pionnier du profilage. On suit les deux agents à travers les Etats-Unis essayant de définir un profil psychologique pour ces terrifiants criminels. Les deux agents peuvent changer les techniques d’investigation de la police grâce à leurs recherches. Est-ce que la société est responsable ? Est-ce leur rapport avec leurs mères qui les transforme en monstre ? La série ne fait pas de la psychologie de bas étage, les réflexions des trois personnages principaux sont techniques, approfondies. L’Amérique, dans les 70’s, s’interroge sur ses valeurs, sa morale et c’est ce qui transparaît en filigrane.

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Mais la série n’est pas qu’une série policière passionnante. Au fur et à mesure des épisodes, les personnages s’épaississent, prennent de la consistance. Leur relation, leurs oppositions, leurs évolutions apportent beaucoup à la série et accrochent définitivement le spectateur. Encore une fois, le casting est excellent : Jonathan Groff, le bavard et ambitieux Holden Ford, Holt McCallany, aguerri et mesuré Bill Tench, Anna Torv, la réfléchie et intelligente Wendy Carr.

« Mindhunter » est une série criminelle passionnante et parfaitement mise en scène.

Mad de Daphné du Maurier

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Dans sa propriété de Cornouailles, Mad, une ancienne comédienne célèbre, élève six garçons qu’elle a adoptés. Vivant avec elle, sa petite-fille Emma l’aide au quotidien. Un matin, toute la troupe est réveillée par le vrombissement d’avions allant de la mer vers la terre. Un porte-avions américain s’est installé au large de la Cornouailles. Mad et sa petite-fille découvrent le navire avec stupeur. Suite au retrait de la Grande-Bretagne de la Communauté Européenne après un référendum, le pays a décidé de faire alliance avec les autres nations de langue anglo-saxonne. L’union commence avec les Etats-Unis et est baptisée EURU. Les graves problèmes économiques engendrés par la sortie du marché commun, l’instabilité politique du royaume devraient ainsi se résoudre. Mais craignant des troubles suite à cette alliance, l’état d’urgence est institué et les troupes américaines s’installent en Angleterre en commençant par la Cornouailles. Mad découvre avec colère que les Marines ont réquisitionné son garage, qu’ils installent des barrages à travers la campagne et qu’ils veulent obliger les britanniques à fêter Thanksgiving. Mad ne l’entend pas de cette oreille et commence à vouloir se rebeller. Au grand dam d’Emma qui s’inquiète terriblement pour son ancêtre octogénaire.

Le dernier roman de Daphné du Maurier est une uchronie qui nous semble aujourd’hui bien réelle. Peut-être aurait-il fallu imposer la lecture de « Mad » à tous les britanniques avant le référendum sur leur sortie de l’union européenne. La solution est en effet pire que le problème de départ. La Grande-Bretagne est tout simplement colonisée par les Etats-Unis et toute revendication est étouffée. La reine elle-même est contrainte à déménager à la Maison Blanche ! Lecteurs de 2018, nous sommes forcément très surpris par la prémonition qu’a pu avoir Daphné du Maurier quant à l’avenir de son pays au sein de l’union européenne. Elle en profite pour défendre sa belle région de Cornouailles qui devient un bastion de résistance et où les habitants protègent leurs traditions. L’auteure écrit un beau et étonnant plaidoyer pour l’entraide entre voisins, une agriculture de proximité, un monde où l’argent ne serait pas au centre de tout. Et ces thématiques sont toujours d’actualité.

Avec ce roman, Daphné du Maurier nous offre également un très beau portrait de femme âgée ce qui est finalement assez rare dans la littérature. Mad a un très fort caractère, elle ne se laisse pas influencer facilement et est prête à se mettre en danger. Une résistante très libre puisqu’elle a choisi de construire sa vie à la campagne loin des planches où elle a triomphé et d’aider des orphelins. Sa défense de la Cornouailles n’est d’ailleurs pas sans évoquer Daphné du Maurier elle-même.

Outre la surprenante prémonition de Daphné du Maurier, « Mad » est un véritable roman d’aventures qui réserve aux lecteurs de très nombreux rebondissements. Décidément Daphné du Maurier ne cessera jamais de me surprendre !

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Toutes les vagues de l’océan de Victor del Arbol

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Deux hommes et un enfant sont en voiture vers un lac artificiel proche de Barcelone. Le corps de l’enfant sera retrouvé noyé à cet endroit. La mère du garçon, Laure Gil, policière, soupçonne un dénommé Zinoviev, un mafieux russe. Ce dernier sera également retrouvé mort quelques temps plus tard. Il a été dépecé vivant. Il était attaché avec les menottes de Laura et, sur son torse, était épinglée la photo du fils de Laura. La culpabilité de la policière semble ne faire aucun doute. Probablement pour éviter la prison, Laura Gil se suicide. La nouvelle de sa mort va replonger son frère, Gonzalo, dans le passé de la famille Gil et surtout celui de son père Elias. Gonzalo est persuadée que sa mère n’a pas tué Zinoviev. Il se met donc dans les pas de sa sœur pour poursuivre sa dernière enquête sur la mafia russe.

« Toutes les vagues de l’océan » est un roman foisonnant qui nous fait traverser les périodes les plus sombres du XXème siècle : purges staliniennes, guerre civile espagnole, seconde guerre mondiale. Elias Gil a vécu tous ces événements, lui l’idéaliste de gauche dont la destinée a été brisée à Nazino, camps sibérien où sont enfermés les « opposants » à Staline. A Nazino, l’amour et la haine vont se présenter à Elias. Il croise le chemin d’Irina et d’Anna et surtout celui d’Igor Stern. Cet homme assoiffé de pouvoir, devient l’ennemi juré d’Elias, celui contre qui il se battra jusqu’à son dernier souffle au risque de se perdre. Victor del Arbol évoque ainsi dans son roman la perte des illusions, les compromissions et la soif de vengeance qui ronge Elias. Mais il est également question de filiation puisqu’à travers son enquête, Gonzalo découvre le véritable visage de son père et les décisions qu’il a prises et qui ont changé la destinée de sa famille.

Dans « Toutes les vagues de l’océan », Victor del Arbol entrelace le passé et le présent, passe d’un lieu à un autre avec une grande fluidité. Le lecteur n’est jamais perdu durant les 680 pages. Le livre est dense, les personnages sont nombreux mais ils ont tous leur utilité dans l’intrigue. L’auteur ménage de nombreux rebondissements sans que cela semble artificiel. La construction du roman est admirablement maîtrisée et tenue de bout en bout.

« Toutes les vagues de l’océan » m’a permis de découvrir enfin le talentueux Victor del Arbol. Roman aux multiples facettes questionnant l’engagement politique, la filiation et la soif de pouvoir, il vous tiendra en haleine de la première à la dernière page.

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Le livre de perle de Timothée de Fombelle

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Perdu dans les bois, le narrateur, âgé de 14 ans, est recueilli dans une étrange demeure après être tombé à l’eau. Trois chiens, un empilement de valises, quelques meubles, une photo dans un cadre représentant la confiserie Perle à Paris en 1941, forment l’univers de l’homme qui a sauvé le narrateur de la noyade. L’homme est mystérieux et ne donne pas son nom. Le jeune garçon, en fouillant un peu, découvre un cahier portant le nom de Joshua Perle. Cette étrange rencontre au fond de la forêt, reste gravée dans l’esprit du narrateur. Des questions sans réponse tournent dans sa tête. Une fois devenu adulte, il sera peut-être en mesure de les résoudre.

« Qui pouvait deviner qu’elle avait été une fée ? » C’est ainsi que s’ouvre « Le livre de perle », formidable conte qui nous ensorcelle dès la première page. Timothée de Fombelle entrelace trois fils narratifs : celui du narrateur dont la vie sera bouleversée par sa rencontre avec Joshua Perle, l’histoire de ce dernier qui arrive un jour d’orage 1936 sur notre terre, l’histoire d’amour du prince Ilian et de Olia la fée. Le narrateur, futur écrivain, aura pour rôle de transmettre au monde les récits de Joshua, Ilian et Olia. Comme le narrateur, le lecteur est invité à croire aux fééries, au merveilleux des contes. Tous les ingrédients de ceux-ci sont réunis : un roi cruel, un mauvais génie, une fée trop humaine, la mort d’une douce reine. A la fin du roman est placée judicieusement une citation de J.M Barrie : « Chaque fois que quelqu’un dit « Je ne crois pas aux contes de fées », il y a une petite fée qui tombe raide morte. »  Plonger dans « Le livre de perle », c’est retrouver son âme d’enfant, s’émerveiller devant l’histoire que l’on nous raconte. Et celle-ci, qui est à la fois une histoire d’amour et celle de l’écriture d’un livre, est portée par une galerie de personnages plus attachants les uns que les autres. Et les personnages secondaires sont aussi époustouflants que les héros : les parents Perle, le brigadier El Fassi, le serviteur du palais Fara.

La force du roman, c’est également la manière subtile avec laquelle Timothée de Fombelle mélange le conte et le réalisme. Joshua Perle est accueilli par un couple de confiseurs juifs. Il devra s’engager dans l’armée, il sera fait prisonnier en Allemagne. Ses parents adoptifs seront arrêtés et ne reviendront jamais. Joshua, après s’être évadé et avoir découvert la disparition de ses parents, deviendra résistant. Le mélange des genres, des époques, des lieux se fait avec une fluidité incroyable. Il faut saluer le talent de Timothée de Fombelle qui nous entraîne dans des univers qui semblent difficilement conciliables, ce qui montre également la confiance qu’il place dans l’intelligence de ses lecteurs. La construction complexe du livre nous tient en haleine et donne du souffle aux destinées qui se croisent sous la plume de Timothée de Fombelle.

Comme « Vango« , « Le livre de perle » est un magnifique hommage à la puissance de l’imaginaire, à la force de l’écriture romanesque. Par sa maîtrise de la construction, son talent de conteur, sa fantaisie, Timothéé de Fombelle porte la littérature jeunesse à son sommet. A lire et relire sans modération.

 

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Bilan livresque et cinéma de février


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Quatre romans en ce mois de février dont je vous reparle rapidement. « Le livre de perle » sera sans aucun doute mon coup de cœur du mois. Quatre bandes-dessinées que je vous conseille toutes. « Le joueur d’échecs » de David Sala est un véritable bijou autant sur le fond que sur la forme. « Opération Copperhead » de Jean Harambat est une bande-dessinée d’espionnage dans la lignée des films anglais de Alfred Hitchcock. « Les beaux été » est une tendre, drôle et émouvant histoire d’une famille qui part en vacances, il existe trois tomes à la série qui décrivent des périodes différentes de la vie de cette famille. « Culottées tome 2 » de Pénéloppe Bagieu est bien entendu à la hauteur du premier volet !

Et côté cinéma, sept films à mon actifs avec des coups de cœur :

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Gaspard prend le train pour assister au remariage de son père. Sur le trajet, il croise le chemin de Laura à qui il demande de l’accompagner. La fantasque jeune femme accepte sans savoir où elle va mettre les pieds. La famille de Gaspard possède et s’occupe de l’entretien d’un zoo et elle est assez particulière. Le père est volage, la soeur se prend pour un ours et porte en permanence la peau  de l’un d’eux sur les épaules,. Seul Virgin, le frère, semble avoir la tête sur les épaules mais il en veut à Gaspard d’être parti. Les jours avant le mariage promettent d’être imprévisibles. Le troisième long métrage de Antony Cordier est une totale réussite. Il nous entraîne dans un univers fantaisiste (le père reçoit ses enfants tout en se baignant dans un aquarium), poétique, mélancolique (flash-backs sur une enfance heureuse et une mère lumineuse et disparue trop tôt) mais tout cela est traité avec beaucoup d’humour. Le film est le récit d’émancipation de Gaspard et des autres membres de la famille. Chacun va finalement trouver sa propre place en dehors du cocon familial. Le film est porté par des acteurs tous inspirés : Félix Moati qui fait jusqu’ici une excellente carrière, Laëtitia Dosch et son grain de folie, Christa Théret, Guillaume Gouix que j’aimerais voir plus souvent, Marina Foïs, Elodie Bouchez. 1h45 d’une douce et poétique drôlerie.

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Dans les années 50, Reynolds Woodcock est le couturier le plus demandé à Londres. Il habille les têtes couronnées européennes de robes à l’élégance classique. Sa maison de couture est dirigée d’une main de fer par sa sœur Cyril. Lui ne s’occupe que de créer et de s’enfermer dans ses manies de vieux garçon. Les femmes l’ennuient vite et Cyril se charge de les faire partir. Mais leur routine va être rompue par la nouvelle conquête de Reynolds : Alma, une serveuse rencontrée dans une auberge. Celle-ci compte bien s’immiscer dans le duo et obliger le couturier à l’aimer par tous les moyens. « Phantom thread » est sans doute le film le plus sobre de Paul Thomas Anderson. Le fil narratif n’est interrompu par aucune ellipse, la forme est d’un classicisme glacé à la Hitchcock. D’ailleurs, la silhouette vêtue de noir de Cyril n’est pas sans évoquer la Mrs Danvers de « Rebecca ». « Phantom thread » est un jeu de domination. Reynolds est dominé par sa soeur qui le garde dans ses manies et ses tics, Alma est dominé par Reynolds qui lui impose son mode de vie et sa soeur. Mais la poupée Alma échappe à son créateur et se montre plus déterminée qu’il n’y parait sur son joli et sage minois. Avec patience, elle renverse mes choses établies. Le jeu tout en retenu de Vicky Krieps traduit bien l’abnégation du personnage qui cache une volonté inflexible. Il fallait avoir du talent pour ne pas faire pâle figure aux côtés des deux grands acteurs que sont Daniel Day Lewis et Lesley Manville. Un trio d’acteurs qui fonctionnent parfaitement et installent une relation complexe et perverse.

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Coney Island dans les années 50, Ginny vit avec son mari, au cœur du parc d’attractions. Ginny est une ancienne actrice qui s’illusionne sur ses succès passés. Elle est aujourd’hui serveuse, lasse et malheureuse. Sur la plage, elle rencontre Mickey, un sauveteur. Ils deviennent amants et l’imagination de Ginny s’enflamme. La situation se gâte lorsque sa belle-fille, Carolina, revient à la maison. Mickey et Carolina tombent amoureux. Le dernier film der Woody Allen est très ancré dans le théâtre. Ginny semble perpétuellement jouer une scène. Les éclairages sont très accentués et colorés. Les lumières sont omniprésentes dans l’appartement de Ginny et l’éclairent de façon dramatique. La grande scène de Ginny est extrêmement mélodramatique, presque surjouée. Kate Winslet fait ici penser à Vivian Leigh dans « Un tranway nommé désir ». Elle est au bord de la rupture, sa fragilité nous saute au visage. La prestation de kate Winslet est une nouvelle fois admirable. Le film est une tragédie, il est d’une grande noirceur et teinté par l’amertume de son héroïne. Sous ses couleurs pop, « Wonder wheel » est un film bien cruel envers son héroïne mais c’est aussi ce qui en fait la saveur.

Et sinon :

  • L’insulte de Ziad Doueiri : A Beyrouth, un rien peut mettre le feu aux poudres. Yasser est un chef de chantier palestinien dans le quartier de Tony, chrétien libanais. La gouttière du dernier n’est pas aux normes. Yasser lui signale et lui répare. Tony démolit le travail fait et récolte une insulte. Il réclame alors des excuses à Yasser. Le conflit de voisinage s’envenime et se termine devant le tribunal. Le film de Ziad Doueiri est un formidable film politique et de réconciliation. Il ne prend pas partie et montre les souffrances des deux camps. Apprendre à mieux comprendre l’autre est le début d’une possible entente. Les deux héros du film seront chacun bourreau et victime. Le réalisateur montre qu’un pays ne doit rien oublier de son histoire s’il veut vivre en paix. L’insulte est un excellent film de procès servi par deux acteurs (Adel Karam et Kamel El Basha) jouant toutes en nuances.

 

  • Ni juge, ni soumise de Yves Hinant et Jean Libon : Une partie de l’équipe de la regrettée émission Striptease a suivi pendant trois ans une juge d’instruction belge, Anne Gruwez. A la façon de l’émission belge, Yves Hinant et Jean Libon ne donnent aucun commentaire sur ce qu’ils filment. Anne Gruwez est un sacré personnage, truculente, au langage cru. Elle semble ne se laisser démonter par aucune situation (il faut la voir arriver avec une ombrelle rose fushia pour assister à une exhumation dans un cimetière !). Mais derrière l’humour, on voit également une juge d’instruction impliquée, humaine face à la misère, à la violence et au désarroi des personnes passant dans son bureau. Le dispositif du film rappelle celui de Raymond Depardon dans « Délits flagrants » en plus belge et surréaliste !

 

  • Cro man de Nick Park : Dans une jolie vallée luxuriante, vit une joyeuse tribu de l’âge de pierre. Les habitants vivent de la chasse aux lapins (qui sont souvent les plus malins). La vie coule paisiblement jusqu’à ce que la vallée soit colonisée par des hommes de l’âge de bronze. Ils veulent conquérir la vallée qui possède une mine d’or. La petite tribu ne se laisse pas faire et la possession de la vallée se jouera au football ! On retrouve avec grand plaisir le travail méticuleux des studios Aardman. Le style est bien là : les personnages ont des bouilles incroyables, c’est coloré, drôlissime, plein de clins d’œil à notre époque. Et comme souvent, ce qui sauve les hommes ce sont leurs animaux de compagnie ! C’est un régal, un excellent moment qu’il ne faut surtout pas bouder.

 

  • Le retour du héros de Laurent Tirard : Lorsque le capitaine Neuville part sur les champs de bataille napoléonien, il laisse une fiancée éperdue de tristesse. Il lui promet d’écrire tous les jours…promesse qu’il ne tient pas. Voyant dépérir sa sœur dans l’attente des lettres de Neuville, Elisabeth se met à lui en écrie. Elle invente un capitaine flamboyant, héroïque qu’elle finit par faire mourir au combat. Mais le capitaine Neuville revient… « Le retour du héros » est une comédie piquante aux dialogues savoureux. Dans les nobles demeures, nous assistons à une véritable joute verbale entre un homme prétentieux, voleur et couard et une demoiselle d’une trop grande modernité pour son époque. Pas de surprise quant à la prestation de Jean Dujardin à qui ce genre de rôle va comme un gant. En revanche, on découvre une Mélanie Laurent à qui la comédie sied à merveille.

 

Cabaret Biarritz de José C. Vales

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En 1938, l’écrivain Georges Miet décide de rédiger un livre sur les terribles événements survenus quinze ans plus tôt à Biarritz. Durant l’été 1925, une baigneuse anglaise était emportée par le courant. Un ami à elle et un guide baigneurs se noyèrent en essayant de lui porter secours. Quelques jours plus tard, Aitzane Palefroi, apprentie libraire, est retrouvée suspendue à un anneaux d’amarrage du quai. Sur place, Paul Villequeau, dit Vilko, est chargé par le journal « La petite Gironde » d’écrire un article sur ces différentes morts. Accompagné par le photographe Marcel Galet, le journaliste va questionner l’entourage des défunts. Ils découvrent une situation plus complexe qu’il n’y paraissait au départ. Est-ce que les morts de Biarritz étaient vraiment des accidents ? Georges Miet va suivre la trace de Vilko et Marcel pour que la vérité soit enfin connue.

Voici un livre dont la lecture m’a ravie. L’intrigue nous est racontée de manière originale. Chaque chapitre correspond au récit d’un témoin rencontré par Georges Miet. L’histoire se présente au lecteur comme un puzzle, chaque pièce va s’emboîter l’une dans l’autre pour nous révéler la vérité à la toute fin du roman. La construction du roman est donc finement et intelligemment menée. Au travers des différents témoignages, on croise tous les milieux sociaux : de la bonne au greffier en passant par un juge, une bonne-sœur, un peintre ou un pilote de montgolfière. L’auteur s’adapte à chaque personnage et la langue change ce qui rend le récit très dynamique.

« Cabaret Biarritz » rend très bien compte de l’effervescence des années 20 dans la ville. L’enquête de Vilko et Galet nous entraîne dans les cabarets, les milieux interlopes où le champagne et la luxure règnent. Les mœurs se relâchent, on fête la fin de la guerre et la joie d’être toujours vivant. L’atmosphère est pétillante, légère à l’image du roman de José C. Valès.

« Cabaret Biarritz » est à la fois un roman policier, une comédie de mœurs, une critique de la bourgeoisie de province et tout cela écrit avec humour et de belles références culturelles. Et si ces arguments positifs ne vous suffisent pas, vous trouverez en prime, dans le livre, la recette des paupiettes !