Bilan livresque et cinéma de janvier

image1

C’est parti pour une nouvelle année de lecture et de cinéma et j’espère qu’elle sera riche de découvertes et de belles surprises. Elle démarre déjà très bien avec 7 livres à mon compteur dont une merveille absolue : « Vie de Gérard Fulmard » de Jean Echenoz, bijou d’épure et de précision. Autre roman lu durant ce mois, « Les forestiers » de Thomas Hardy, il faut savoir revenir aux classiques surtout lorsqu’ils sont victoriens !!! J’ai également lu trois polars : « Où les roses ne meurent jamais » de Gunnar Staalesen, « Sous les eaux noires » de Lori Roy qui est assez décevant et « Sacrifices » de Allison Cooper qui est un véritable page-turner. Viennent compléter mon palmarès « L’avenir de la planète est dans notre assiette » de Jonathan Safran Foer et la formidable BD consacrée aux Zola par Mélanie Marcaggi et Alice Chemama.

Et du côté du cinéma, je débute l’année avec 5 films :

Mes coups de cœur :

5340816

L’histoire de « 1917 » est des plus simples : deux jeunes soldats se portent volontaires pour amener un message urgent à plusieurs kilomètres de leur camp, à Ecoust-Saint-Mein. Le bataillon anglais qu’ils doivent rejoindre, risque de tomber dans un piège tendu par les troupes allemandes. Les deux jeunes militaires doivent atteindre le bataillon avant l’aube. Le film de Sam Mendes est une boucle : il s’ouvre et se clôt sur un homme assis contre un arbre. Entre ces deux moments se déploie un unique et long plan séquence qui nous montre la mission en temps réel des soldats Blake et Schofield. A part une astuce pour passer du jour à la nuit, le plan séquence semble fluide, sans montage ni coupures. La caméra suit les deux hommes de très près, ne les lâche pas en passant devant, derrière eux dans un continuel mouvement. Nous voici donc plongés dans l’enfer de la Somme où Blake et Schofield vont rencontrer les pires obstacles et c’est à bout de souffle que nous les suivons dans des ruines, des fermes ou des tunnels abandonnés, dans les tranchées. Les images de nuit de la ville d’Ecoust en ruines sont tout particulièrement spectaculaires et ressemblent à un cauchemar. La technique est bluffante mais le parcours de nos deux jeunes soldats est également plein d’émotions (la scène où Schofield trouve dans les ruines d’Ecoust une jeune femme et un bébé est très touchante). Deux acteurs quasi inconnus tiennent les rôles des deux soldats : George MacKay et Dean-Charles Chapman, tous les deux parfaitement impeccables et justes. Sam Mendes se paie le luxe d’avoir Colin Firth, Benedict Cumberbatch ou Richard Madden dans des seconds rôles. Loin d’un film gadget où l’on veut éblouir par la technique, « 1917 » est un film saisissant, parfaitement maîtrisé et qui se regarde en apnée.

2146872.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Trente ans après la guerre civile au Guatemala, le général Enrique est enfin jugé. Il est accusé de génocide sur les indiens. Condamné, il est ensuite gracié et peut rentrer chez lui avec sa femme, sa fille et sa petite-fille. A part Valeriana, tous les serviteurs indiens ont quitté la maison. Celle-ci est encerclée par les manifestants qui brandissent les portraits des personnes disparues pendant la guerre. Malgré cela, une jeune indienne, Alma, se présente pour travailler chez le général. Le film de Jayro Bustamante est absolument saisissant. Il allie le réel et le magique, les morts viennent hanter le quotidien de la maison et les rêves de ceux qui y habitent. L’atmosphère du film devient rapidement étouffante, l’impossibilité de la quitter la rend oppressante. Hallucinations auditives et visuelles, femme aux longs cheveux, robes blanches, eau qui déborde, Jayro Bustamante utilise les codes du film fantastique pour montrer l’horreur de la situation et du passé. Deux scènes m’ont particulièrement marquée : celle où une vieille indienne témoigne au procès du général avec dignité et une voix d’outre-tombe ; celle de la fin où une expiation est possible. « La Llorona » s’achève sur un cri déchirant que je ne suis pas prête d’oublier.

littleowmen

« Les quatre filles du docteur March » est une œuvre que j’ai lue et dont j’ai vu plusieurs adaptations depuis mon enfance. J’avais donc hâte de découvrir ce que Greta Gerwig allait en faire. Et je dois dire que le résultat est particulièrement réjouissant. La réalisatrice déconstruit la chronologie du roman. Cela lui permet de faire des aller-retours entre passé et présent et de mettre en résonance plusieurs scènes entre elles (comme la splendide scène de plage). Greta Gerwig insiste donc clairement sur la perte de l’enfance, sur les souvenirs si précieux que les sœurs ont partagés.  L’âge adulte a apporté son lot de déception et de déconvenues. L’histoire des sœurs March est alors teintée de nostalgie, de mélancolie. Le personnage de Jo est clairement le préféré de la réalisatrice. Jo est impétueuse, volontaire, fière et en quête d’émancipation. Saoirse Ronan l’incarne parfaitement. Et son duo avec Timothée Chalamet/Laurie est un véritable régal. Ils apportent beaucoup de fraîcheur et de fantaisie au film (la danse sous le perron d’une maison est formidable). Mais l’ensemble du casting est à saluer avec une mention spéciale à Florence Pugh qui incarne une Amy d’une grande lucidité quant au rôle des femmes. A ce propos, j’ai également beaucoup apprécié les scènes où Jo discute avec son éditeur et renvoie à ce que Louisa May Alcott a elle-même vécu lorsqu’elle a publié « Little women » et à la volonté de son éditeur de voir les quatre filles mariées. Greta Gerwig réussit donc à dépoussiérer ce grand classique de la littérature jeunesse pour le plus grand plaisir des spectateurs.

 

Et sinon :

  • « Revenir » de Jessica Palud : A la demande de sa mère souffrante, Thomas revient dans la ferme familiale qu’il a fui douze ans plus tôt. Il vit à Montréal où il possède un restaurant. Les relations avec son père son plus que tendues. A la ferme, il fait la connaissance de Mona, la veuve de son frère cadet, et leur jeune fils. Thomas apprend à apprivoiser ces nouveaux membres de sa famille. Le thème principal du film est celui du retour aux origines mais également du remplacement du frère disparu par celui qui revient. Thomas ne souhaitait pas passer sa vie dans cette ferme, on devine que le frère restant a du endosser ce rôle, prendre la relève que son aîné refusait. Le retour est donc placé sous le signe de la culpabilité mais également de la sensualité. C’est l’été, il fait chaud, les corps ruissellent et sont dorés par le soleil. La réalisatrice filme merveilleusement bien les corps de Mona et Thomas, jeunes et beaux. Les deux rôles sont interprétés par Adèle Exarchopoulos, qui dégage toujours beaucoup de sensualité, et Niels Schneider. Ce dernier est un acteur dont je suis le travail attentivement depuis « Diamants noirs » et qui m’a ébloui dans « Sympathie pour le diable », vu récemment. Ici, il incarne Thomas avec beaucoup de subtilité, de retenue, une sensibilité à fleur de peau parfaite pour ce rôle.

 

  • « Les siffleurs » de Corneliu Porumboiu : Cristi est un policier corrompu et il est mis sur écoute par sa hiérarchie. Il rencontre Gilda qui l’approche dans un but bien précis : faire libérer un mafieux incarcéré. Elle n’a aucun mal à convaincre Christi de l’aider contre une grosse somme d’argent. Pour que l’opération fonctionne, Christi doit se rendre sur l’île de Gomera où il doit apprendre un langage sifflé. Une phrase peut résumer ce que j’ai ressenti en voyant le film : trop d’ellipse tue l’ellipse. Pourtant, le réalisateur roumain utilise tous les codes du film noir : une femme fatale, un policier corrompu, des gangsters, de l’argent caché, la mise sur écoute. Il s’amuse même en glissant des citations de « Gilda » ou de « Psychose ». Mais l’histoire s’avère extrêmement difficile à suivre, j’avoue qu’à la fin j’ai été agacée par les ellipses et les incohérences qu’elles génèrent.

L’avenir de la planète commence dans notre assiette de Jonathan Safran Foer

51gWZvgQMtL

Dans « L’avenir de la planète commence dans notre assiette », Jonathan Safran Foer nous parle du dérèglement climatique et de notre difficulté à croire, à appréhender ce phénomène. Les preuves scientifiques et météorologiques sont là et pourtant nous sommes dans le déni, nous ne sommes pas prêts à sacrifier notre confort, nos habitudes pour sauver notre planète. « Il semble fondamentalement impossible de faire pénétrer la catastrophe telle que nous la voyons se profiler à distance dans l’ici et le maintenant du ressenti. » Nous savons mais nous ne le croyons pas donc nous n’agissons pas. L’avenir, les conséquences de nos actions semblent trop impalpables pour secouer véritablement nos consciences.

Pour Jonathan Safran Foer, le principal problème contre lequel nous devons lutter, c’est l’élevage industriel qui produit une émission massive de gaz à effet de serre et est également responsable de la déforestation. Il faut donc changer nos habitudes alimentaires, arrêter de manger de la viande pour sauver notre planète. Pour nourrir son argumentation, l’auteur n’hésite pas à faire des parallèles avec des moments historiques comme la Shoah (il fait notamment référence à Jan Karski que les américains n’ont pas cru lorsqu’il leur a expliqué le sort réservé aux juifs en Europe) ou le vol de la Joconde, les premiers pas de l’homme sur la lune. Il nous parle également de sa famille, de ses contradictions face à la nourriture. Le constat qu’il fait est juste, il est possible de modifier certains pans de la consommation si nous agissons de manière collective. Mais le discours de Jonathan Safran Foer est tellement brouillon, le fait de passer sans cesse du coq à l’âne noie ses arguments. Le constat en perd de sa force, de son poids. De plus, je ne suis pas convaincue que l’effort collectif suffise. Certes, nous pouvons réduire le taux d’élevage industriel en changeant nos habitudes alimentaires. Mais qu’est-ce que cela va peser face à Trump, Bolsonaro ou à la coupe du monde de foot donnée au Qatar ? Cela ne nous dédouane pas et chacun doit agir mais je reste pessimiste quant à la résolution de ce problème.

Trop brouillon, trop dans l’extrapolation, « L’avenir de la planète commence dans notre assiette » n’a pas réussi à me convaincre que le seul fait d’arrêter de manger de la viande pouvait à lui seul solutionner le problème du dérèglement climatique.

Les Indes fourbes de Alain Ayroles et Juanjo Guarnido

album-cover-large-39432

Paru en 1626, « El Buscon ou la vie de l’aventurier don Pablos de Ségovie, vagabond exemplaire et miroir des filous » raconte les aventures rocambolesques d’un petit escroc, un mendiant. Le roman picaresque de Francisco de Quevedo se terminait avec le départ de don Pablos pour l’Amérique, les Indes. Mais l’auteur n’a jamais écrit de suite. Alain Ayroles et Juanjo Guarnido prennent la suite pour nous compter les tribulations de don Pablos sur ce nouveau continent. Notre pauvre gueux va bien entendu se mettre en quête de l’Eldorado et sa recherche sera mouvementée et pleine de péripéties.

indes-fourbes-les-page-9

« Les Indes fourbes » fut un coup de cœur, un régal aussi bien sur le fond que sur la forme. Ayrolles et Guarnido réalisent une merveille de bande-dessinée qui respecte parfaitement le roman picaresque de l’Age d’or espagnol. Le scénario d’Alain Ayrolles est une réussite. Très bien mené, très malin, il joue avec nous comme don Pablos pour réaliser ses filouteries. La langue employée est élégante, raffinée et pleine de cocasserie. Don Pablos est vraiment un personnage captivant. Voleur, menteur, opportuniste, il est également malicieux, intelligent et très attachant.

indesfourbes-3_5d67e6d4b8ba9

Pour illustrer ce scénario, Juanjo Guarnido s’est surpassé. Rien que le couverture le montre, ce portrait à la peinture à l’huile est superbe. Il évoque la peinture espagnol du 17ème siècle, Vélasquez et ses Ménines ont d’ailleurs un rôle essentiel dans la BD. La mise en page est vraiment magnifique avec des pleines pages, des contre-plongées, beaucoup de détails dans les décors et les costumes, cela donne beaucoup de rythme, de vie à l’histoire de don Pablos. Il faut souligner également un gros travail sur la couleur, vibrante et éclatante.

indes-fourbes-xla5-800-5d71140586d9c

« Les Indes fourbes » est une bande-dessinée réjouissante, enthousiasmante et particulièrement malicieuse. Lisez-là, vous allez vous régaler !

Cadavre exquis d’Agustina Basterrica

9782081478398-475x500-1

Il se souvient du jour où la grande Guerre Bactériologique a été annoncée. L’hystérie collective, les suicides, la peur. Après la GGB, il n’a plus été possible de manger des animaux car ils avaient contracté un virus mortel pour les humains. » Il a donc fallu trouver un substitut aux protéines animales puisque celles des plantes étaient insuffisantes. Les gens commencèrent alors à tuer et manger des migrants, des pauvres. L’anthropophagie fut donc légaliser. Des élevages industriels d’êtres humains sont mis en place. Marcos travaille dans un abattoir. Séparé de sa femme après la mort de leur unique enfant, il est las de son métier. Un éleveur lui offre une femelle d’exception dont la viande est très recherchée. Mais Marcos ne va pas la manger, bien au contraire…

Le premier roman d’Agustina Bazterrica est une dystopie glaçante. Elle nous montre jusqu’où une société peut aller pour assouvir ses désirs et faire tomber toutes les barrières morales. « Cadavre exquis » est également une dénonciation de notre surconsommation de viande et de la manière brutale dont nous nous comportons avec les animaux. La société décrite dans le roman est totalitaire, tout le monde est extrêmement surveillé. Le langage a été modifié pour qualifier le nouveau bétail, les noms d’animaux sont proscrits. « Un monde monde qui pourrait se fracturer si le mauvais mot était prononcé. » Un monde forcément cadenassé pour éviter tout débordement ou tout éveil des consciences.

Dans un style froid, clinique, Agustina Bazterrica nous décrit de manière très détaillée le traitement du nouveau bétail, entraînant son lecteur au bord de la nausée. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que le message de l’auteure est asséné avec force et manque parfois de subtilité. L’auteure se complaît dans des scènes choquantes qui n’apportent pas grand chose à l’intrigue, c’est, selon moi, le cas avec celle de la chasse. Et c’est dommage car le livre n’avait pas besoin d’en faire des tonnes pour être percutant.

« Cadavre exquis » d’Agustina Bazterrica est un livre dérangeant, questionnant notre société actuelle et notre rapport aux animaux. Le propos est certes pertinent mais l’auteure manque par moments de subtilité.

En attendant Eden de Elliot Ackerman

téléchargement

Irak, le véhicule où se trouve Eden saute sur une mine. Tous les autres soldats présents dans le véhicule périssent. Eden est très gravement blessé, son corps est brûlé en grande partie. Les médecins pensent qu’il ne survivra pas à son rapatriement. Pourtant, trois ans plus tard, Eden est toujours vivant. Il gît inconscient sur son lit au service des grands brûlés de San Antonio. Sa femme Mary vient le voir chaque jour. Eden ne connaît pas sa fille, Andy, née après l’explosion du véhicule de son père. Au moment de Noël, Eden fait un AVC. Le corps médical le pense perdu. Et pourtant, c’est après cet incident qu’Eden va montrer des signes de conscience.

Le roman de Elliot Ackerman est court, intense et d’une grande justesse de ton. Malgré la gravité des sujets abordés, l’auteur ne tombe à aucun moment dans le pathos et dans la facilité. L’idée qui m’a tout de suite plu, c’est celle du narrateur d’outre-tombe. Ami d’Eden, il a lui aussi sauté sur la mine en Irak mais il est mort sur le coup. Il nous raconte l’histoire d’amour de Mary et Eden mais également comment il les a rencontrés et ce qui les lie à eux. « En attendant Eden « est le portrait d’un couple, de leur difficulté à avoir un enfant, des décisions qui les séparent, de leur trahison et de leur amour profond.

Bien évidemment, le roman d’Elliot Ackerman aborde la question de la fin de vie, la culpabilité de Mary à prendre une décision: quel aurait été le choix d’Eden ? Tout le roman tourne autour de ce corps inerte, inapte à communiquer avec les autres. En cela, le roman m’a rappelé le film « Johnny got his gun » de Dalton Trumbo (adapté du roman éponyme du même Trumbo qu’il faut que je me décide à lire) où les pensées du soldat blessé sont audibles uniquement par le spectateur. Ici aussi, Elliot Ackerman nous livre, avec une grande acuité, les sensations, les sentiments, les cauchemars d’Eden. Les scènes où Eden pense voir des blattes envahir sa chambre sont saisissantes. Et ces passages nous plongent dans les tourments de l’âme d’Eden, ils sont extrêmement forts et poignants.

« En attendant Eden » est une réussite totale, dense, touchant et d’une grande humanité.

picabo-300x300

Où les roses ne meurent jamais de Gunnar Staalesen

41B1Fg9i8IL._SX195_

Varg Veum est détective privé à Bergen. Sa carrière n’est pas au beau fixe et il noie ses idées noires dans l’aquavit. Une cliente finit néanmoins par se présenter. Maja Misvaer souhaite que Varg Veum résolve un mystère vieux de 25 ans. En septembre 1977, Mette Misvaer, âgée de 3 ans, disparaît alors qu’elle jouait devant la maison de ses parents. Elle ne fut jamais retrouver. La prescription pour ce crime arrivant bientôt, Maja veut essayer une dernière fois de comprendre ce qu’il est arrivé à sa fille. Les chances sont minces pour Varg Veum de faire toute la lumière sur l’affaire Mette. Mais le travail lui permettant de s’éloigner de l’alcool, il accepte de reprendre l’enquête.

Avant de commencer « Où les roses ne meurent jamais », je ne connaissais pas Gunnar Staalesen. Et pourtant, ce roman est le 15ème tome de la série dont le héros est Varg Veum. Mais cela ne m’a pas gênée durant ma lecture. Ce polar est un classique whodunnit. Varg Veum est à l’image de beaucoup de détective privé de la littérature : désabusé, porté sur la boisson, ayant des relations quelques peu conflictuelles avec la police. L’intrigue est bien menée et bien construite. Varg veum reconstitue un puzzle à l’aide de ses nombreux interrogatoires, creuse les zones d’ombre des différents acteurs du drame, des différents voisins qui entouraient la famille Misvaer. Cela permet des aller-retours dans le passé, dans le lotissement très fermé et construit par un architecte où étrangement les familles se sont lentement désagrégées. Le roman est riche en personnages qui dessinent une portrait assez sombre de la société norvégienne. L’enquête se construit avec méthode et nous tient en halène jusqu’au bout.

« Où les roses ne meurent jamais » est un polar de facture classique dont l’histoire est suffisamment intrigante pour maintenir notre intérêt de lecteur.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

Orange amère d’Ann Patchett

9782330118051

1964, Beverly et Fix Keating organisent une fête pour le baptême de leur 2ème fille, Franny. Fix est policier à Los Angeles et nombre de ses collègues sont présents. L’une des personnes présentes n’était pourtant pas invitée : Bert Cousins, adjoint au procureur. Fuyant sa propre famille, il est venu avec une bouteille de gin chez Fix qu’il connaît à peine. Pour aller avec le gin, on se met à décrocher les oranges du jardin pour réaliser des cocktails. Bientôt, ce sont les oranges des voisins qui viennent remplir les verres. La fête bat son plein. Bert croise Beverly et tombe sous le charme. Un baiser est rapidement échangé entre eux et scellera le destin de leurs deux familles.

« Orange amère » est une chronique familiale sur une cinquantaine d’années entre la Californie et la Virginie. Après la splendide scène d’ouverture où Bert et Beverly se rencontrent, on s’attend à découvrir au chapitre suivant la suite de leur histoire d’amour. Mais Ann Patchett  a l’intelligence de déjouer les attentes de ses lecteurs. L’histoire des familles Cousins et Keating va se faire par ellipses et par flash-backs. On découvre par petits bouts ce qui s’est déroulé, le lecteur remet en place les différentes pièces du puzzle au fur et à mesure de sa lecture : les trahisons, les drames, l’éducation des enfants, l’éloignement, la culpabilité des parents face au divorce. Ann Patchett réalise également une mise en abîme de son roman par l’intermédiaire de Leo Posen, un écrivain à succès qui rencontre Franny et partage sa vie durant quelques années. L’histoire de Franny fera l’objet d’un livre intitulé « Orange amère », puis d’un film. L’intrigue d’Ann Patchett se déploie de manière fragmentée, selon différents modes narratifs mais elle reste parfaitement fluide pour le lecteur.

L’autre excellente idée de l’auteure, c’est de mettre les enfants au cœur du roman. Encore une fois, le premier chapitre laisse présager que le récit sera celui des parents mais ce sont bien les enfants qui seront le centre de « Orange amère ». Le livre parle des liens qui se sont forgés entre les six enfants Cousins/Keating. Les six passaient tous leurs étés ensemble et ils étaient très peu surveillés. Partant ensemble à l’aventure, ils se sont créés des souvenirs, une histoire commune plus forte que ce qu’ils leur arrivera par la suite. cet attachement profond entre les deux fratries est vraiment très beau à découvrir. Chaque personnage est finement analysé, même les personnages secondaires sont incarnés. Ils ne sont pas lisses, ils ont tous des défauts, ont fait des erreurs et c’est ce qui fait ressortir les liens familiaux indéfectibles.

« Orange amère » est un roman magnifique, d’une grande justesse, qui décrit les relations d’une fratrie recomposée. J’imagine sans peine une adaptation car l’écriture d’Ann Patchett est extrêmement cinématographique.

picabo-300x300

 

Elmet de Fiona Mozley

image

John Smythe est venu s’installer dans le Yorshire avec ses deux enfants : Cathy et Daniel. Le père ramène ses enfants sur les terres rurales de leur mère pour essayer de les protéger du monde. Ils vivent à la lisière d’un bois. John a construit de ses propres mains leur maison et il apprend à ses enfants à chasser et à profiter de ce que leur offre la nature. Mais l’on ne peut pas vivre en ermite bien longtemps. Le passé de John finit par le rattraper. Il gagnait sa vie dans des combats illégaux et servait parfois d’homme de main. C’est l’un de ses anciens employeurs qui va venir perturber le quotidien de la famille. Mr Pryce, propriétaire du terrain où les Smythe se sont installés, voudrait à nouveau profiter de la force incommensurable de John.

Le premier roman de Fiona Mozley, qui a été retenu sur la liste du Man Booker Prize 2017, a des allures de conte gothique. Le récit , dont le narrateur est Daniel, semble intemporel malgré quelques indications nous permettant de savoir qu’il se déroule à notre époque (comme les migrants qui se cachent dans un camion de marchandises). Le père est un homme dont la force est mythique, légendaire, le battre est de l’ordre de l’impossible. Il y a également dans le roman de Fiona Mozley des références à la littérature : « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë avec les descriptions des paysages et Cathy qui évoque Heathcliff par sa rage ; Ted Hughes et ses « Vestiges d’Elmet ».

A côté de cela, l’auteure aborde des thématiques contemporaines. La petite communauté du Yorshire où la famille s’installe a été marquée par la révolution industrielle. De fermiers, ils sont devenus mineurs et aujourd’hui ils peinent à survivre dans une région où le travail manque. La terre ne leur appartient plus. Se dessine entre les pages de « Elmet » une confrontation des classes sociales. Autre sujet moderne dans ce conte : l’inversion des rôles, des genres entre Cathy et Daniel. La première est tournée vers l’extérieur, elle a de la force alors que Daniel, aux cheveux et aux ongles longs, préfère rester à la maison et discuter autour d’une tasse de thé.

Fiona Mozley est originaire du Yorkshire, elle est née à York et elle rend un vibrant hommage à la campagne de sa région d’origine avec de lyriques descriptions : « Le printemps surgit pour de bon, chargé de nuages de pollen et de martinets qui dansaient dans le ciel. Après un vol de plusieurs milliers de kilomètres, ces oiseaux se laissaient flotter dans le vent qui soufflait le chaud et le froid et détachait des chatons des arbres. (…) Les martinets planaient, plongeaient et traversaient cette masse d’air, qui pour eux devait rugir et gémir aussi fort qu’un océan, de façon à attraper le prochain courant d’air chaud et s’élever jusqu’à la crête. Ils étaient experts en ce domaine. Ils amenaient le véritable printemps ; pas celui qui faisait franchir à de timides pousses un sol encore pris par le givre, mais celui qui surgissait avec une féerie de couleurs, un ciel lumineux, des insectes qui déployaient leurs ailes et ces oiseaux qui nous avaient tant manqué et revenaient en force grâce à ce vent dominant de sud-ouest. » 

En dehors d’une fin un peu excessive, j’ai beaucoup aimé me plonger dans l’univers de Fiona Mozley et de son Yorkshire aussi brutal que beau.

Bilan 2019

2019 a tiré sa révérence, il est donc temps de faire le bilan de cette année culturelle. Durant cette année, j’ai lu 85 romans et 21 bande-dessinées. Le bilan est meilleure que celui de 2018, espérons que 2020 continue sur cette lancée et que ma pal va commencer à baisser (je sais, l’espoir fait vivre !).

Voici mon top 5 des romans pour 2019 :

image.jpeg

1-deux romans ex-aequo : « Dans les angles morts » de Elizabeth Brundage et « My absolute darling »de Gabriel Tallent, deux romans américains très différents, absolument marquants et totalement réussis sur le fond et la forme.

2-« A la ligne » de Joseph Ponthus dont la justesse de style, le propos sur la dureté du monde ouvrier m’ont totalement emportée.

3-« Le dimanche des mères » de Graham Swift , avec concision, délicatesse et subtilité, l’auteur nous plonge dans les réminiscences d’une journée cruciale pour son héroïne, une journée qui symbolise à elle seule la fin de l’aristocratie anglaise.

4-« Le chant des plaines » de Kent Haruf , quel bonheur de découvrir la plume délicate et tout en retenue de l’auteur ! Une incroyable humanité se dégage des pages de ce roman et l’on peine à quitter Holt et ses personnages (j’avoue avoir beaucoup hésité avec « Shiloh » de Shelby Foote, remarquable roman sur le Guerre de Sécession).

5-« Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena, parmi les romans de la rentrée littéraire de septembre, le livre de Santiago H. Amigorena m’a profondément marquée. Sans pathos, l’auteur nous parle de l’histoire terrible de son grand-père et du poids incommensurable de la culpabilité des survivants à la Shoah.

Comme il est fort difficile de ne garder que 5 ou 6 romans d’une année de lecture, j’ai décidé de décerner des prix spéciaux comme à Cannes !

Le livre le plus drôle de l’année est attribué à « Qui a tué l’homme-homard », de JM Erre, un auteur que je retrouve toujours avec délice, je suis sortie de cette lecture avec des crampes aux zygomatiques.

Le livre le plus original de l’année est attribué à « Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » de Stuart Turton qui revisite le whodunnit avec brio, maestria et une folle audace.

Le livre arrivé en fin d’année et qui aurait mérité d’être dans le classement est attribué à « Orange amère » de Ann Patchett dont je vous reparle très vite.

Le livre le plus attendrissant et mélancolique est attribué à « Les riches heures de Jacominus Gainsborough » de Rebecca Dautremer dont je ne vous avais pas parlé ici mais qui est une merveille absolue d’album jeunesse.

Cette année, j’ai également fait un top 3 des meilleurs polars lus en 2019 notamment grâce au Grand prix des lectrices Elle :

1-« Une famille presque normale » de M. T. Edvardsson qui sème le doute jusqu’à la dernière ligne de son roman.

2-« Le couteau » de Jo Nesbo qui a sans conteste du métier dans ce domaine et qui maîtrise ses personnages autant que ses intrigues.

3-« Mon territoire » de Tess Sharpe , un polar rythmé qui laisse la part belle aux femmes.

Et un top 3 des meilleures BD :

1-« Moi ce que j’aime, c’est les monstres » de Emil Ferris, un ovni d’une puissance visuelle rare et dont j’attends la suite avec impatience (Monsieur Toussaing Louverture si tu m’entends !)

2-« Les indes fourbes » de Alain Ayroles et Juanjo Guarnido que j’ai lu en fin d’année et dont j’espère vous parler très vite.

3-« Les grands espaces » de Catherine Meurisse dont j’apprécie infiniment le talent et qui nous offre ici un bel hommage à la campagne, aux souvenirs d’enfance et à l’art.

Cette année, je vous propose également un top 5 des meilleurs films  :

image

1-« 90’s » de Jonah Hill est un 1er film mais qui fait montre déjà de beaucoup de délicatesse, de sobriété dans ce portrait d’un adolescent qui se cherche et s’émancipe grâce au skate.

2-« Parasite » de Bong Joon Ho est une palme d’or largement méritée tant le scénario est maîtrisé et nous propose de nombreux rebondissements totalement inattendus.

3-« Roubaix, une lumière » d’Arnaud Desplechin, l’un de mes réalisateurs préférés revisite le polar dans une ville crépusculaire et un casting parfait.

4-« Chambre 212 » de Christophe Honoré, autre réalisateur chouchou et autre casting parfait pour une comédie enlevée, légère et inventive.

5-« Les misérables » de Ladj Ly, un film sur les banlieues qui n’est jamais manichéen, qui laisse la parole aux policiers comme aux habitants de la cité et dont le ton est toujours juste.

2019 fut une année culturelle bien remplie, celle qui commence devra être à la hauteur ! En 2020, j’aimerais vous parler plus souvent d’expositions et de séries, j’espère trouver le temps pour le faire !